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Nov 19

Tribune libre : Un sac « fourre-tout » du nom de laïcité

« Nous sommes tous très ignorants, ce qui se passe c’est que nous n’ignorons pas tous les mêmes choses. »  Albert Einstein.

Selon les latitudes, la haine de l’étranger change de nom. En occident, elle s’appelle patriotisme ou nationalisme, dans les autres pays, elle s’appelle xénophobie…
Racisme et xénophobie ne sont pas de génération spontanée, mais le produit d’une politique qui s’y abandonne,  d’une ignorance suspecte, car parfois intentionnelle et d’une promiscuité nourrie par les médias, les réseaux sociaux et par certains politiciens en quête de la fibre nationaliste.

Autrefois, les imbéciles de taverne disposaient d’un public restreint. Aujourd’hui, ils ont envahi les réseaux sociaux où ils diffusent la petite haine visqueuse avec laquelle ils se saoulent, écrivait David Desjardins – Journal Le Devoir

Le sujet et le débat sur la laïcité revient tel un boomerang à chaque fois qu’on parle des signes religieux, de l’hidjab, de la neutralité religieuse de l’état et à chaque période pré-électorale.

La laïcité est devenue un sac fourre-tout pour y mettre tous les sujets sensibles que nous devons débattre en société.

Or, on fait souvent l’amalgame entre la laïcité et la neutralité religieuse de l’état, entre l’intégration et l’assimilation, entre le musulman et l’islamiste…etc.

Sur proposition de mon ami Abderrahman El Fouladi, j’ai lancé un mini sondage sur le sujet de la laïcité, destiné à mon entourage immédiat; ami(e)s, collègues de travail, contacts facebook…Les résultats sont venus confirmer une doxa flagrante.

Comment définissez-vous la laïcité :

A. Neutralité religieuse : 37 %.

B. Égalité des personnes (Ex: principe de l’égalité homme/femme) : 7,4 %.

C. Liberté de conscience : 14,8 %.

Séparation des religions et de l’état : 74,1 %.

Analyse :

A. Une personne sur trois, fait encore l’amalgame entre la laïcité et la neutralité religieuse de l’état. La seule neutralité religieuse, en dehors de la laïcité, est faible et inutile, car il manque 3 ingrédients essentiels à la recette, et qui feront la force d’un état laïc.

B. La laïcité garantit aux croyants et aux non-croyants le même droit à la liberté d’expression de leurs convictions. Elle assure aussi bien le droit d’avoir ou de ne pas avoir de religion, d’en changer ou de ne plus en avoir. Elle suppose la séparation de l’État et des organisations religieuses. L’ordre politique est fondé sur la seule souveraineté du peuple des citoyens, et l’État, qui ne reconnaît et ne salarie aucun culte, ne régit pas le fonctionnement interne des organisations religieuses.

C. La séparation des religions et de l’état constitue une des composantes de la laïcité.

Trois personnes sur quatre, choisissent une mono définition :  la séparation des religions et de l’état.

Laïcité et Neutralité religieuse de l’état sont-elles synonymes ? :

Oui : 50 %.

Non : 50 %.

Analyse :

Neutralité et laïcité ne sont pas identiques et donnent lieu à des pratiques de gestion différentes du religieux de la part de l’État. La neutralité est donc l’une des composantes de la laïcité. En dehors du champ de la laïcité, la neutralité religieuse est orpheline et sans grande portée. L’État québécois a choisi la voie de la neutralité religieuse et a mis la laïcité sur le banc des remplaçants.

Pour un état laïc, l’équilibre entre la liberté religieuse et la neutralité religieuse, veut dire :

A. Affirmer la liberté de conscience et l’égalité des croyants et des athées : 48,1 %.

B. Priver un croyant de ses signes religieux : 13 %.

C. Brimer la liberté de religion : 3,7 %.

Aucune de ces réponses : 35,2 %.

Analyse :

A. La liberté de conscience est le droit d’un individu d’avoir le libre choix de son système de valeurs et des principes qui guident son existence et de pouvoir y adhérer publiquement et d’y conformer ses actes. Elle inclut la liberté de croyance, de religion ou de ne pas avoir de religion.

B. Les signes religieux sont une partie intégrante de certaines religions, exemple : la kippa pour les juifs, le turban pour les sikhs et l’hidjab pour certaines femmes musulmanes.

C. Donc priver un croyant de ses signes religieux constitue un manquement flagrant du principe même de la laïcité, qui stipule que les modes d’organisation de la laïcité portent principalement sur, et s’apprécient par, la notion de liberté des cultes. Ça sera déraisonnable de prôner la liberté de culte et en même temps priver le croyant de ses signes religieux.

Qu’est ce qui pourrait nuire à l’application de la laïcité au Québec :

  • Le port des signes religieux ostentatoires (exemple : hidjab, kippa, turban…etc.) : 53,8 % des répondants.
  • Le crucifix dans le salon bleu de l’assemblée nationale du Québec et Le crucifix dans le salon bleu de l’assemblée nationale du Québec et dans les administrations publiques : 44,2 % des répondants.
  • Le financement à même les fonds publics des écoles privées confessionnelles : 25 % des répondants.
  • La monarchie, qui est « défenseur de la foi » et chef de l’église anglicane : 26,9 % des répondants.

Analyse :

Le port des signes religieux reste le point culminant quant à une application sans failles de la laïcité d’après les répondants, suivi du crucifix dans le salon bleu de l’assemblée nationale et dans les administrations publiques, alors que le financement à même les fonds publics toutes les écoles privées confessionnelles et les fonctions religieuses de la monarchie sont considérés de moindre incidence.

Instrumentalisation de la laïcité

Selon Mohamed- Cherif-Ferjani, Politologue à l’université Lyon 2 : ‘’La laïcité se trouve instrumentalisée aussi bien par une partie de ses partisans qui en ont oublié les enjeux et l’esprit, que par des adversaires qui l’ont combattue jusqu’à un passé pas très lointain, pour alimenter la xénophobie et appeler à l’exclusion d’une partie de la population considérée, en raison de ses origines et de ses croyances religieuses, comme une menace pour les valeurs de la société d’accueil’’ (Extrait d’un texte de l’auteur paru dans  « revues plurielles » :

Ces dernières années, le plus souvent à partir de la question du voile islamique, la laïcité a été falsifiée, instrumentalisée et est devenue au Québec un marqueur identitaire. Cette laïcité identitaire, revendiquée indirectement par une majeure partie de la classe politique, une Olla-Podrida d’intégration et d’assimilation a surgit de ce contexte de frénésie identitaire.

Selon Laetitia VanEeckhout, journaliste au journal Le Monde : « l’intégration exprime davantage une dynamique d’échange, dans laquelle chacun accepte de se constituer partie d’un tout où l’adhésion aux règles de fonctionnement et aux valeurs de la société d’accueil, et le respect de ce qui fait l’unité et l’intégrité de la communauté n’interdisent pas le maintien des différences. »

L’assimilation est le processus de transformation culturelle que subissent les groupes sociaux minoritaires, au contact du groupe majoritaire. Le sens que prend globalement le terme aujourd’hui est l’adoption progressive par les individus d’un groupe minoritaire des traits culturels du groupe majoritaire qui les « accueille » jusqu’à la progressive disparition de tous traits culturels initiaux.

Un exemple très simpliste pour illustrer la différence entre intégration et assimilation : Si vous voyagez en Angleterre et désirez conduire une voiture, vous devez intégrer leur code de la route et rouler à gauche sinon, vous prenez le risque de vous tuer et de tuer d’autres personnes par contre, à l’intérieur de votre véhicule, vous n’avez aucune obligation d’écouter de la musique anglaise…Vous pouvez donc légitimement continuer à écouter Éric Lapointe, Ginette Reno ou autre…

Et comme on nous le fait assez souvent rappeler que nous sommes dans une société d’accueil d’héritage judéo-chrétien, je finis mon article par une citation du Pape François, datée du 15 août 2017 : « l’intégration n’est pas présentée comme une assimilation, qui conduit à supprimer ou à oublier sa propre identité culturelle. »

Par Nasser Bensefia pour Maghreb Canada Express, page14, Vol. XVI, N°11 , Novembre-Décembre 2018.

Pour lire  l’édition de Novembre-décembre 2018, cliquer sur l’image: