{"id":1892,"date":"2014-08-02T18:46:12","date_gmt":"2014-08-02T22:46:12","guid":{"rendered":"http:\/\/maghreb-canada.ca\/?p=1892"},"modified":"2014-08-02T18:46:12","modified_gmt":"2014-08-02T22:46:12","slug":"mon-pays-est-la-palestine","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/maroc-canada.ca\/?p=1892","title":{"rendered":"Mon pays est la Palestine"},"content":{"rendered":"<p style=\"text-align: justify;\"><a href=\"http:\/\/maghreb-canada.ca\/?attachment_id=1876\" rel=\"attachment wp-att-1876\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"size-thumbnail wp-image-1876 alignleft\" src=\"http:\/\/maroc-canada.ca\/wp-content\/uploads\/2014\/07\/Gaza-guerre-14-novembre-150x150.jpg\" alt=\"Gaza-guerre-14-novembre\" width=\"150\" height=\"150\" \/><\/a>Je viens de perdre mon boulot. Non pas que mon patron vient de me mettre \u00e0 la porte, mais le caf\u00e9 o\u00f9 je travaille comme serveur vient d\u2019\u00eatre siffl\u00e9 hier par une bombe, envoy\u00e9 comme un colis, par l\u2019arm\u00e9e d\u2019occupation isra\u00e9lienne. Si j\u2019ai eu la vie sauve, c\u2019est parce que je suis parti de l\u2019autre cot\u00e9 de la rue, ramener son caf\u00e9 \u00e0 Ahmed, le tailleur du quartier. \u00c0 mon retour, le chaos m\u2019a accueilli, houleux et impitoyable. Toute une d\u00e9solation fuligineuse. J\u2019ai pass\u00e9 le reste de la journ\u00e9e \u00e0 ramasser les restes humains et \u00e0 porter secours aux bless\u00e9s. Mon patron aussi a laiss\u00e9 sa peau, et j\u2019ai \u00e9t\u00e9 parmi ceux qui ont port\u00e9 l\u2019apr\u00e8s midi son cadavre au cimeti\u00e8re de Khan Younes.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Depuis que l\u2019arm\u00e9e de l\u2019occupation a d\u00e9cid\u00e9 la semaine derni\u00e8re de bombarder Gazza \u00e0 cause de ces missiles destin\u00e9s \u00e0 Tel Aviv, il faut dire que le rythme de vie n\u2019a pas beaucoup chang\u00e9, malgr\u00e9 les quelques explosions et le bruit intermittent des bottes dans les chauss\u00e9s. L\u2019habitude rode les \u00e2mes et l\u2019espoir l\u2019enfourche. Je me suis habitu\u00e9 \u00e0 cela, les gazzaoui ont toujours \u00e9t\u00e9 habitu\u00e9s aux cieux l\u00e9zard\u00e9s par les bombes et les \u00e9toiles filantes qui surprennent aussi bien le jour que la nuit.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ce matin-l\u00e0, je suis seul \u00e0 la maison. J\u2019attends le retour de ma femme Soha et de mes deux enfants, Omar trois ans, et Yasmine trois mois. Soha est partie de bonne heure chez le m\u00e9decin pour consultation sur les toux r\u00e9p\u00e9titives de Yasmine. Depuis maintenant trois jours qu\u2019un trou a \u00e9t\u00e9 creus\u00e9 au salon \u00e0 cause d\u2019un missile ennemi, je ne trouve toujours pas le moyen de le colmater. Le courant d\u2019air passe avec son lot de toxines et de napalm, et c\u2019est tr\u00e8s risqu\u00e9 pour la sant\u00e9 d\u2019un b\u00e9b\u00e9 de trois mois. Le temps est gris, j\u2019entends des bombes sillonner les cieux lointains et le bruit des pas bourdonner dans le chaos. La t\u00e9l\u00e9vision branch\u00e9e sur la cha\u00eene isra\u00e9lienne annonce la mort d\u2019un membre du Hamas dans un caf\u00e9 de Gazza : \u00ab op\u00e9ration r\u00e9ussi! \u00bb, scande l\u2019animateur avec son sourire de trublion. Ce caf\u00e9, j\u2019y ai pass\u00e9 toute une ann\u00e9e comme serveur. J\u2019ai appris \u00e0 aimer la simplicit\u00e9 des gens qui y venaient et leur sens de l\u2019humour.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Je tourne en rond dans cet appartement exigu, et de temps \u00e0 autre, je vais \u00e0 la fen\u00eatre pour guetter l\u2019arriv\u00e9e de ma petite famille. Je grignote dans la cuisine ce qui reste d\u2019un pain et me sert du caf\u00e9 froid. J\u2019allume une cigarette et garde les yeux fix\u00e9s sur la t\u00e9l\u00e9vision. \u00c9coeur\u00e9 par l\u2019inqui\u00e9tude, je me l\u00e8ve et m\u2019empare d\u2019une petite boite sur la table de nuit. Je l\u2019ouvre et me mets \u00e0 compter les quelques sous qui me restent, une maigre somme, juste de quoi tenir encore une semaine. Je mets la boite dans l\u2019armoire et retourne en face de la t\u00e9l\u00e9vision. Il me faut trouver du travail. C\u2019est maintenant ma priorit\u00e9. La guerre et les bombes ne m\u2019emp\u00eacheront pas de le faire. C\u2019est le bon Dieu qui donne la vie et c\u2019est lui qui l\u2019enl\u00e8ve. Je ne veux pas que ma famille cr\u00e8ve de faim. Aussi, je ne veux pas c\u00e9der aux avances de ce juif marocain qui m\u2019a propos\u00e9 il y a deux semaines de g\u00e9rer son caf\u00e9 \u00e0 Ashdod. Pour moi, c\u2019est hors de question d\u2019aller qu\u00e9mander la dignit\u00e9 dans l\u2019autre camp, hors de question de cautionner la honte aurpr\u00e9s de ceux qui ne l\u00e8vent m\u00eame pas le petit doigt pour emp\u00eacher que Gazza continue d\u2019\u00eatre la prison ouverte qu\u2019elle est, hors de question de me laisser manipuler par les arguments d\u2019une paix durable propos\u00e9e \u00e0 coup de laisser-faire identitaire, et de bombes fam\u00e9liques.<\/p>\n<h2 style=\"text-align: justify;\">J\u2019allume une autre cigarette et m\u2019en vais encore une fois vers la fen\u00eatre.<\/h2>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le pouls de la rue est normal et la moiteur commence d\u00e9j\u00e0 \u00e0 s\u2019installer. Tout d\u2019un coup, le t\u00e9l\u00e9phone sonne. Je m\u2019empare du combin\u00e9, et au moment o\u00f9 je m\u2019appr\u00eate \u00e0 r\u00e9pondre \u00e0 la voie douce de Soha, une voix rocailleuse agresse mes tampons :<\/p>\n<p>\u00ab C\u2019est l\u2019arm\u00e9e isra\u00e9lienne, vous avez dix minutes pour quitter les lieux, apr\u00e8s quoi, nous allons bombarder votre immeuble \u00bb<\/p>\n<h2 style=\"text-align: justify;\">Puis plus rien!<\/h2>\n<p style=\"text-align: justify;\">L\u2019adr\u00e9naline monte. Je ne puis refouler un tic de nervosit\u00e9 et mon premier r\u00e9flexe est d\u2019aller vider ma vessie. En sortant des toilettes, je passe voir la fen\u00eatre, toujours rien! Je m\u2019empare de la grosse valise en haut de l\u2019armoire et la fait descendre, je mets dedans quelques uns de mes v\u00eatements, ceux de Soha, de Yasmine et de Omar aussi. Je prends la boite \u00e0 sous, du caf\u00e9 et du beurre, quelques ustensiles et une couverture que je mets \u00e0 la sortie de la porte puis je reviens tout en explorant des yeux l\u2019appartement. Sur la table de nuit, mon p\u00e8re me toise sereinement, Ahmed Abou Maroua, mort il y a 21 ans, en r\u00e9sistant de la cause palestinienne. Je prends ce tableau ainsi que celui de ma petite famille et les mets dans la valise. Avant de d\u00e9valer les escaliers, je cogne sur la porte des voisins en criant de sortir, je remonte en haut et je cogne de toutes mes forces. Je descends apr\u00e8s puis je mets tout mon attirail sur l\u2019\u00e9paule droit, et je traverse l\u2019autre cot\u00e9 de la rue en courant. J\u2019entends apr\u00e8s un sifflement lointain tel le bruit d\u2019un boing s\u2019appr\u00eatant \u00e0 accoster. Je me retourne d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9ment, et je vois dans la cohue Soha avec les enfants entrer \u00e0 la h\u00e2te \u00e0 l\u2019immeuble en effervescence. Je la h\u00e8le mais sans r\u00e9sultat. Je laisse tout et retourne en courant vers eux. Soha, disparue h\u00e2tivement \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur, ne r\u00e9pond pas. La d\u00e9flagration ne tarde pas, puissante et supersonique. Le gros \u00e9clat de verre qui l\u00e9zarde le ciel me projette comme un rebut \u00e0 quelques m\u00e8tres de l\u00e0, particule \u00e9l\u00e9mentaire dans le m\u00e9lodrame de l\u2019effondrement. Sur le sol, j\u2019entends des \u00ab Allah Akbar \u00bb, j\u2019entends le bruits des sir\u00e8nes et celui de l\u2019ambulance lointaine qui approche. J\u2019ai de la difficult\u00e9 de bouger mes membres et un fagot lourd si\u00e9ge sur ma jambe droite. Deux jeunes viennent vers moi avec un \u00ab Salamtek \u00bb pourl\u00e9chant mes oreilles \u00e9vanescentes.<\/p>\n<h2 style=\"text-align: justify;\">Je murmure..\u00ab Soha..Omar..Yasmine, Soha,, Soha..\u00bb<\/h2>\n<p style=\"text-align: justify;\">Je ne sais combien de fois j\u2019ai murmur\u00e9 le nom de ma femme et de mes enfants\u2026<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Du sang noie mes jambes. Je n\u2019ai pas le courage pour t\u00e2ter tout mon corps ni la grosse douleur qui triture ma nuque. Les deux jeunes me transportent vers l\u2019ambulance. J\u2019ai \u00e0 peine le temps de voir le drapeau de la Palestine sur le cou de l\u2019un d\u2019eux. Je le lui prends sans qu\u2019il r\u00e9agisse, le mets sur mon visage, et m\u2019enfonce dans la ti\u00e9deur du sommeil au milieu des hululements qui d\u00e9chirent les art\u00e8res.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Dans l\u2019\u00e9cran noir de mes yeux, je vois Omar en v\u00e9lo avec son rire coquin, Yasmine qui me sourit d\u00e9s que je l\u2019embrasse sur le nez, puis Soha qui vient vers moi, les bras tendus pour enfuir \u00e0 jamais son visage sur mon cou. Je souris \u00e0 tous et j\u2019accueille all\u00e9grement le fatras des mots qui s\u2019agglutinent dans ma t\u00eate. Je les \u00e9pure, les trie et les destine au n\u00e9ant. La vie est si belle entour\u00e9e de ma petite famille. Je t\u00e2te le vide mais je ne vois personne \u00e0 part l\u2019infirmier barbu qui tient la bouteille du s\u00e9rum, et qui me scrute avec son regard de chien de fa\u00efence. Le drapeau est toujours l\u00e0, soyeux sur me yeux qui larmoient tout d\u2019un coup, qui cherchent une couleur, un parfum, un arbre, une prairie. Je ferme \u00e0 nouveau les yeux et sombre ind\u00e9finiment dans une euphorie \u00e0 deux mots : Mon pays est la Palestine!<\/p>\n<p style=\"text-align: right;\">\u00a9<em> Kamal Benkirane ( Juillet 2014)<\/em><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Je viens de perdre mon boulot. Non pas que mon patron vient de me mettre \u00e0 la porte, mais le caf\u00e9 o\u00f9 je travaille comme serveur vient d\u2019\u00eatre siffl\u00e9 hier par une bombe, envoy\u00e9 comme un colis, par l\u2019arm\u00e9e d\u2019occupation isra\u00e9lienne. 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