{"id":2241,"date":"2014-12-08T12:57:24","date_gmt":"2014-12-08T17:57:24","guid":{"rendered":"http:\/\/maghreb-canada.ca\/?p=2241"},"modified":"2014-12-08T12:57:24","modified_gmt":"2014-12-08T17:57:24","slug":"denomination-sociale-clementine","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/maroc-canada.ca\/?p=2241","title":{"rendered":"D\u00e9nomination sociale: Cl\u00e9mentine"},"content":{"rendered":"<p>C&rsquo;\u00e9tait le Sherbrooke des ann\u00e9es 80. Ambiance feutr\u00e9e o\u00f9 n&rsquo;existait pas encore ce\u00a0\u00a0\u00a0 d\u00e9daigneux nouveau regard social qui cherche \u00e0 ostraciser les uns, \u00e0 estampiller une mise en garde sur la devanture frontale des autres et \u00e0 descendre en flamme tout ce qui est associ\u00e9 \u00e0 l&rsquo;Islam.<\/p>\n<p>C&rsquo;\u00e9tait le climat temp\u00e9r\u00e9 o\u00f9 tu n&rsquo;avais pas besoin de d\u00e9cliner ta religion ou tes croyances pour entamer une idylle. Bien s\u00fbr il y avait parfois des mots grossiers ou des m\u00e9chancet\u00e9s verbales quand un jaloux ou un amoureux \u00e9conduit perdait sa blonde au profit d&rsquo;un immigrant ou que par ses qualifications, un \u00e9tranger \u00e9tait pr\u00e9f\u00e9r\u00e9 pour combler un emploi.<br \/>\nQuand on entendait par ricochet un gars furieux dire Les voleurs de femmes, on savait de suite que celle qui l&rsquo;avait laiss\u00e9 tomber avait bien fr\u00e9till\u00e9 dans les bras d&rsquo;un basan\u00e9, d&rsquo;un latino, d&rsquo;un noir&#8230; d&rsquo;un europ\u00e9en sentant encore les papiers de r\u00e9sidence permanente ou le visa \u00e9tudiant. Quand un quidam se faisait \u00e9jecter de son emploi et se faisait remplacer par un nouvel arrivant, on entendait alors \u00a0\u00bb Les maudits criss d&rsquo;import\u00e9s volent nos femmes et nos jobs\u00a0\u00bb. Nous \u00e9tions jeunes et le monde nous appartenait car nous croyions que les fronti\u00e8res n&rsquo;\u00e9taient pas indispensables pour le genre humain. S\u00e9duire \u00e9tait m\u00eame valorisant et les immigrants avaient du succ\u00e8s avec les belles qu\u00e9b\u00e9coises. Se dire qu&rsquo;une belle fille a laiss\u00e9 quelqu&rsquo;un d&rsquo;\u00e9tabli pour un expatriant \u00e9tait le raccourci vers l&rsquo;int\u00e9gration et le boulevard vers la gloire.<br \/>\nRaison sociale: Chanteurs de la pomme.<br \/>\nEn droit, une personne morale est une entit\u00e9 juridique abstraite, g\u00e9n\u00e9ralement un groupement, dot\u00e9e d&rsquo;une fonction et d&rsquo;une utilit\u00e9 qu&rsquo;on nomme la raison sociale<br \/>\nLes jeunes marocains \u00e9taient reconnus par leurs go\u00fbts raffin\u00e9s, par leur \u00e9l\u00e9gance vestimentaire, leur tendance \u00e0 f\u00eater en toute occasion et m\u00eame sans les occasions, puis par leur penchant baratineur. Il y avait d&rsquo;une part les suffisants, p\u00e9dants et d\u00e9sagr\u00e9ablement pr\u00e9tentieux qui \u00e9taient rentr\u00e9s au pays\u00a0 pour poursuivre l&rsquo;ach\u00e8vement des plans de carri\u00e8re \u00e9tablis en famille sous le haut patronage du r\u00e9seau de contact dans les milieux d\u00e9cisionnels, ou pour reprendre la gestion des affaires paternelles et, d&rsquo;autre part, les plus enclins au vivre ensemble, \u00e0 la mixit\u00e9, comme moi, qui sont demeur\u00e9s au Qu\u00e9bec ou dans d&rsquo;autres provinces du Canada parce qu&rsquo;ils y voyaient une opportunit\u00e9 de se r\u00e9aliser et de toutes les mani\u00e8res, n&rsquo;ayant pas de plan B ni de pousseurs d&rsquo;ascenseurs sociaux au Maroc. Aucune fortune ne nous attendait nulle part\u00a0 sauf celles que chacun allait s&rsquo;accomplir. C&rsquo;est ce qui justifiait notre pr\u00e9sence \u00e0 Sherbrooke. Les \u00e9tudes d&rsquo;abord.<br \/>\nDans tous les cas, ils \u00e9taient majoritairement de beaux parleurs qu&rsquo;on asticotait parfois avec la jolie expression locale de\u00a0\u00bb chanteurs de la pomme\u00a0\u00bb.\u00a0 Fougueux, jeunes, \u00e9tudiants.<br \/>\n\u00e0 force de butiner, on finit toujours par \u00e9pouser la fleur qui sait vous attacher. \u00c0 laquelle on s&rsquo;attache. On paye toujours&#8230;<br \/>\nEn 1988, ma nouvelle compagne commen\u00e7ait \u00e0 enseigner et faisait ainsi comme d\u00e9butante beaucoup des remplacements. Nous venions de prendre un \u00e9norme vieil appartement au deuxi\u00e8me \u00e9tage d&rsquo;un bloc sur la rue Aberdeen. C&rsquo;\u00e9tait l&rsquo;automne et nous en profitions pour laisser les fen\u00eatres ouvertes pour a\u00e9rer les lieux \u00e0 longueur de journ\u00e9es et parfois de nuits. Puis un soir \u00e0 la brunante, j&rsquo;entendis les marches d&rsquo;escalier grincer sous des pas vigoureux. Je me suis approch\u00e9 de la b\u00e9ante fen\u00eatre et les voix de deux adolescents se sont \u00e9lev\u00e9es vers moi.<br \/>\n&#8211; Tu vas voir, elle est folle de moi, elle me sourit tout le temps et je vais me la faire&#8230;<br \/>\n&#8211; Tu es s\u00fbr! Nous ferons mieux de repartir. Laisse tomber<br \/>\n&#8211; Suis moi et ferme ta gueule, tu vas voir ce que tu vas voir<br \/>\nIls frappent \u00e0 la porte et je m&#8217;empresse d&rsquo;ouvrir. Je suis torse nu et le gringalet que j&rsquo;\u00e9tais \u00e0 trente ans est tout en musculature. Ne s&rsquo;y attendant pas, les deux jeunes ont aval\u00e9 leur langue pendant que leurs yeux \u00e9carquill\u00e9s fixaient mes muscles bien apparents qui faisaient l&rsquo;exhibitionniste sous ma peau.<br \/>\n&#8211; Bonsoir, Est-ce que Marl\u00e8ne est l\u00e0? On est ses \u00e9tudiants et on est pass\u00e9 dire bonjour&#8230;<br \/>\nEspi\u00e8gle et bien confiant, je les invite \u00e0 entrer ou \u00e0 attendre que j&rsquo;aille la chercher \u00e0 l&rsquo;int\u00e9rieur mais ils n&rsquo;avaient que le d\u00e9sir de s&rsquo;esquiver, de s&rsquo;\u00e9vaporer, de se transformer en courant d&rsquo;air de l&rsquo;\u00e9t\u00e9 indien. \u00c0 cet instant charni\u00e8re, ils ne pensaient qu&rsquo;avec leurs jambes et elles commen\u00e7aient \u00e0 les d\u00e9manger. Ils se sont excus\u00e9s et ont balbuti\u00e9 quelques inepties pour justifier leur empressement \u00e0 d\u00e9valer les escaliers sans attendre que Marl\u00e8ne&#8230;<br \/>\nLe lendemain, en plein cours \u00e0 l&rsquo;\u00e9cole Montcalm( niveau secondaire), le petit pr\u00e9tentieux s&rsquo;adresse \u00e0 ma compagne d&rsquo;une voix insistante:<br \/>\n&#8211; Marl\u00e8ne ! C&rsquo;est qui le gars avec le six pack aux abdominaux, chez toi&#8230; .<br \/>\n&#8211; C&rsquo;est mon chum, pourquoi?<br \/>\n&#8211; Il est de quelle origine ton chum?<br \/>\n&#8211; Du Maroc, pourquoi?<br \/>\nPuis avec le ton malicieux de celui qui a d\u00e9busqu\u00e9 le pot aux roses, il sermonne<br \/>\n&#8211; Tu dois les aimer les cl\u00e9mentines to\u00e9&#8230;!<br \/>\nD\u00e9nomination sociale: Cl\u00e9mentine. Candide, sensuelle et sympathique.<br \/>\nComme rien n&rsquo;est \u00e9ternel, le temps et l&rsquo;actualit\u00e9 ont fait leur \u0153uvre. Ma blonde est devenue une Ex, mes pectoraux, un souvenir- ils se sont rel\u00e2ch\u00e9s pour une retraite m\u00e9rit\u00e9e- les d\u00e9nominations sociales divertissantes ont mut\u00e9 et le regard social est devenu m\u00e9fiant, suspicieux&#8230; accusateur.<br \/>\nLes questions identitaires ont phagocyt\u00e9 les rapports sociaux. Les religions et le conservatisme ont envahi les espaces publiques, le onze septembre a inaugur\u00e9 une autre \u00e8re et je me suis mis \u00e0 vivre dans des cases et des tiroirs que d&rsquo;autres m&rsquo;assignent. Les perceptions ont pris le dessus sur la r\u00e9alit\u00e9 des v\u00e9cus.<br \/>\nOn ne me demande plus le pays source ni la provenance g\u00e9ographique. On s&rsquo;enquiert en premier lieu sur ma confession et mon rapport avec la religion musulmane. Et m\u00eame quand des amis loyaux se permettent de braver et de s&rsquo;afficher avec le porteur de marqueurs identitaires musulmans: pr\u00e9nom, origine, confession h\u00e9rit\u00e9e ou adopt\u00e9e dans ses rigueurs, ils se sentent parfois pouss\u00e9s par les bousculades des interrogations \u00e0 expliquer aux autres que moi je suis\u00a0 un bon. Pas comme les autres parce que je suis bien int\u00e9gr\u00e9, la preuve en est que je ne suis pas pratiquant. Que je ne peux qu&rsquo;\u00eatre un bon musulman vu que j&rsquo;aime le vin et que je le proclame<br \/>\nDeuxi\u00e8me acte, r\u00f4le assign\u00e9: Goule propageant la peur<br \/>\nOn en est venu \u00e0 personnaliser le Goule al-gho\u00fbl (f\u00e9minin al-gho\u00fbla), \u00ab\u00a0l&rsquo;ogre\u00a0\u00bb). Cette cr\u00e9ature monstrueuse du folklore arabe et perse. Selon\u00a0 Edgar Alan Poe, la Goule se transforme en femme afin d&rsquo;attirer ses victimes. Elle n&rsquo;est cependant ni homme, ni femme, ni b\u00eate, ni humaine.<br \/>\nMa nouvelle compagne et moi sommes conscients que les couples mixtes Maroco-qu\u00e9b\u00e9cois se sont disloqu\u00e9s \u00e0 travers l&rsquo;adversit\u00e9 et que nous sommes devenus presque une exception. Elle a pris ses propres dispositions pour fermer un \u0153il quand ses amies l&rsquo;interrogent sur ma perception de la femme voil\u00e9e et de l&rsquo;impact de la religion dans nos rapports intimes. Dans sa famille, elle joue \u00e0 exceller dans la surdit\u00e9 volontaire quand on lui demande comment cela passe chez nous \u00e0 la maison chaque fois que l&rsquo;actualit\u00e9 regorge de sang et apporte son lot de trag\u00e9dies barbares. J&rsquo;ai aussi des amis qui ne m&rsquo;envoient des messages que quand il y a une pol\u00e9mique sur l&rsquo;islamisme ou le radicalisme comme si par une quelconque association, je suis\u00a0concern\u00e9 par ces sujets.<br \/>\nPour le reste, je demeure comme les autres agrumes, un doute acide\u00a0dans la structure du\u00a0m\u00e9pris que ressentent les victimes des politiques de la peur. Un \u00e9l\u00e9ment douteux qui pourrait basculer \u00e0 tout instant dans un extr\u00e9misme d\u00e9nonc\u00e9. Je jette de temps en temps un \u0153il au r\u00e9troviseur et je souris en y voyant les arbres sentant la bigarade. La d\u00e9nomination sociale : cl\u00e9mentine.<br \/>\nWarning : Apocryphe!\u00a0 Entit\u00e9 sous une permanente observation.<\/p>\n<p><strong>Par Majid Blal, Volume XII, N\u00b012, page 4, D\u00e9cembre 2014, Maghreb Canada Express.<\/strong><\/p>\n<h3 class=\"widget-title\">LIRE LE NUM\u00c9RO DE NOVEMBRE 2014 (PDF)<\/h3>\n<div class=\"textwidget\"><center><\/p>\n<div class=\"column\">\n<div>\n<div><a href=\"http:\/\/www.maghreb-canada.ca\/journal\/2014\/MCE138-12-2014.pdf\" target=\"_blank\" rel=\"nofollow\"> <img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"book-picture\" src=\"http:\/\/www.maghreb-canada.ca\/images\/n138.jpg\" alt=\"\" width=\"216\" height=\"303\" \/><\/a><a class=\"NoBg\" target=\"_blank\" rel=\"nofollow\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" src=\"http:\/\/www.maghreb-canada.ca\/images\/coin-page.gif\" alt=\"\" width=\"24\" height=\"24\" \/><\/a><\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<p><\/center><\/div>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>C&rsquo;\u00e9tait le Sherbrooke des ann\u00e9es 80. 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