{"id":7275,"date":"2025-10-29T09:28:34","date_gmt":"2025-10-29T13:28:34","guid":{"rendered":"https:\/\/maroc-canada.ca\/?p=7275"},"modified":"2026-03-30T10:32:21","modified_gmt":"2026-03-30T14:32:21","slug":"roman-le-marabout-de-la-vallee-de-larbousier-contextualisation-et-morale-de-lhistoire","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/maroc-canada.ca\/?p=7275","title":{"rendered":"Roman \u00ab\u00a0Le marabout de la vall\u00e9e de l\u2019arbousier\u00a0\u00bb\u00a0: Contextualisation et morale \u00a0de l\u2019histoire"},"content":{"rendered":"\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\">\n<p><strong>Ahmed Saber croyait \u00e9crire une histoire banale mais il s&rsquo;est trouv\u00e9 \u00e0 \u00e9crire des pages d&rsquo;Histoire de toute une g\u00e9n\u00e9ration; celle ayant assur\u00e9 la transition entre le Maroc sous protectorat et le Maroc Nouveau&#8230; ind\u00e9pendant! Le voici qui nous guide, \u00e0 travers ces quelques lignes, vers le fond de roman que nous qualifions \u00ab\u00a0d&rsquo;historique\u00a0\u00bb : <\/strong><\/p>\n<\/blockquote>\n\n\n\n<p>Durant la p\u00e9riode allant de 1912 \u00e0 1930, la superficie totale sur laquelle s\u2019\u00e9tendaient les terres collectives au Maroc a nettement recul\u00e9. Au cours des &nbsp;premi\u00e8res ann\u00e9es du protectorat, l\u2019appropriation massive des terres collectives a \u00e9t\u00e9 amorc\u00e9e&nbsp; dans le cadre de la colonisation fonci\u00e8re officielle et priv\u00e9e. Le statut des terres collectives a \u00e9t\u00e9 fortement attaqu\u00e9 et devint moribond. La terre collective devint un melk (propri\u00e9t\u00e9 priv\u00e9e) qui ne dit pas son nom, estima Paul Pascon. La colonisation \u00e9tait devenue une puissante machine pour transformer les terres collectives en&nbsp; propri\u00e9t\u00e9s priv\u00e9es.<\/p>\n\n\n\n<p>Quelle que soit l\u2019impr\u00e9cision des chiffres, on peut&nbsp; affirmer le recul des terres collectives et la mont\u00e9e vertigineuse des propri\u00e9t\u00e9s priv\u00e9es. Le passage des terres collectives aux terres priv\u00e9es \u00e9tait nettement plus important que le pr\u00e9l\u00e8vement colonial sur les terres collectives. Les notables marocains ruraux de l\u2019\u00e9poque se ruaient vers la terre pour en faire&nbsp; une propri\u00e9t\u00e9 priv\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n<p>Si l\u2019on observe la r\u00e9partition des terres selon le statut juridique et la place occup\u00e9e dans le r\u00e9gime foncier pr\u00e9colonial, on s\u2019aper\u00e7oit facilement de la supr\u00e9matie des terres collectives. A cette \u00e9poque, les terres \u00ab&nbsp;melk- propri\u00e9t\u00e9 priv\u00e9e\u00bb \u00e9taient tr\u00e8s minoritaires.&nbsp; La propri\u00e9t\u00e9 priv\u00e9e &nbsp;\u00e9tait rare et confin\u00e9e dans les zones s\u00e9dentaris\u00e9es autour des villes, dans certaines vall\u00e9es, des oasis et dans certaines plaines marqu\u00e9es par la s\u00e9dentarisation. Il faut aussi souligner que durant la p\u00e9riode pr\u00e9coloniale, la terre n\u2019\u00e9tait pas consid\u00e9r\u00e9e comme une ressource&nbsp; rare. Le grand probl\u00e8me pour les tribus \u00e9tait le travail humain et animal. Les tribus \u00e9taient le plus grand propri\u00e9taire des terres agro-sylvo- pastorales, c\u2019est un constat irr\u00e9futable et un secret de polichinelle.<\/p>\n\n\n\n<p>A la fin du protectorat (1956), ce rapport quantitatif a \u00e9t\u00e9 compl\u00e8tement renvers\u00e9. Les terres \u00ab&nbsp;Melk- propri\u00e9t\u00e9 priv\u00e9e&nbsp;\u00bb qui ne repr\u00e9sentaient que le 1\/5<sup>\u00e8me<\/sup> (cinqui\u00e8me) des terres cultivables ont pu grimper pour atteindre une proportion de 3\/5<sup>\u00e8me<\/sup>. Au m\u00eame moment, les terres collectives qui repr\u00e9sentaient 70% des terres cultivables ont vu leur part chuter drastiquement &nbsp;pour passer \u00e0 &nbsp;15% des terres agricoles exploitables \u00e0 la fin du protectorat, soit un taux de r\u00e9gression de 55%.<\/p>\n\n\n\n<p>A la m\u00eame date, les terres attribu\u00e9es dans le cadre de la colonisation officielle &nbsp;ont grimp\u00e9 pour atteindre 1 million d\u2019hectares dont la moiti\u00e9 a \u00e9t\u00e9 pr\u00e9lev\u00e9e sur les terres des tribus, l\u2019autre moiti\u00e9 provenait des pr\u00e9l\u00e8vements sur des terres domaniales et des terres dites \u00ab&nbsp;guich&nbsp;\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>Pour faciliter les op\u00e9rations&nbsp; d\u00e9clench\u00e9es dans le cadre&nbsp; de la colonisation fonci\u00e8re, le protectorat s\u2019est vite attaqu\u00e9 aux terres des tribus, de vastes territoires de culture ou de parcours dont b\u00e9n\u00e9ficiaient &nbsp;tous les membres de la tribu.&nbsp; L\u2019\u00e9tendue de ces terres&nbsp; d\u00e9pendait du nombre d\u2019habitants de chaque tribu&nbsp; et surtout &nbsp;de sa puissance.<\/p>\n\n\n\n<p>Le protectorat a pu, au fil des ans, arriver \u00e0 d\u00e9truire le territoire tribal. Pourtant, la France n\u2019avait pas les mains enti\u00e8rement libres. Elle &nbsp;avait l\u2019obligation de se soumettre aux engagements internationaux auxquels elle a souscrit auparavant. Elle &nbsp;devait agir conform\u00e9ment \u00e0 l\u2019article 2 de la convention de Madrid de 1880,&nbsp; laquelle convention &nbsp;permettait &nbsp;aux \u00e9trangers, sans aucune exclusivit\u00e9,&nbsp; d\u2019acheter librement des terres dans un rayon de 2 kms autour de 8 ports de la c\u00f4te atlantique du Maroc, &nbsp;et avec l\u2019autorisation pr\u00e9alable du Makhzen (gouvernement) sur le reste du territoire. &nbsp;En vertu des accords sign\u00e9s \u00e0 l\u2019issue de la conf\u00e9rence de Madrid, les pays europ\u00e9ens ont gagn\u00e9 l\u2019enti\u00e8re libert\u00e9 de poss\u00e9der des biens et des terres sur l\u2019ensemble du territoire marocain, car dans un rapport fortement d\u00e9s\u00e9quilibr\u00e9 &nbsp;en faveur des puissances \u00e9trang\u00e8res, l\u2019autorisation pr\u00e9alable&nbsp; serait une simple formalit\u00e9, voire une illusion ou tout simplement de la poudre aux yeux . Quand on est faible, on ne peut rien dicter aux autres.&nbsp; On ne peut pas imposer sa volont\u00e9 chim\u00e9rique et ses illusions.<\/p>\n\n\n\n<p>La conf\u00e9rence d\u2019Alg\u00e9siras (1906) &nbsp;a accentu\u00e9 la pression des puissances \u00e9trang\u00e8res sur les terres marocaines &nbsp;en imposant le principe \u00ab&nbsp;de la porte ouverte&nbsp;\u00bb sur l\u2019\u00e9conomie marocaine. Cette clause consacra l\u2019\u00e9galit\u00e9 des chances \u00e9conomiques entre les puissances signataires. En vertu de l\u2019acte d\u2019Alg\u00e9siras, le Makhzen (gouvernement marocain), \u00ab&nbsp; ne put &nbsp;refuser les autorisations d\u2019achat sans motifs l\u00e9gitimes&nbsp;\u00bb. &nbsp;En 1912, 80&nbsp;000 hectares ont \u00e9t\u00e9 d\u00e9j\u00e0 vendus au Gharb et au Chaouia, deux r\u00e9gions agricoles au Maroc.<\/p>\n\n\n\n<p>Il faut rappeler que la question fonci\u00e8re au Maroc a \u00e9t\u00e9 pos\u00e9e d\u00e8s les premiers jours de l\u2019instauration du protectorat. Le contr\u00f4le des transactions immobili\u00e8res ont fait l\u2019objet d\u2019une circulaire du Grand Vizir, \u00a0quelques semaines\u00a0 seulement apr\u00e8s la signature du trait\u00e9 de protectorat \u00e0 F\u00e8s, le 30 mars 1912, d\u2019o\u00f9 l\u2019importance qu\u2019accordait la \u00ab\u00a0puissance protectrice\u00a0\u00bb \u00e0 l\u2019appropriation des terres et surtout \u00e0 la dislocation\/d\u00e9sint\u00e9gration \u00a0du r\u00e9gime foncier pr\u00e9valant \u00e0 l\u2019\u00e9poque.<\/p>\n\n\n\n<p>Ce r\u00e9gime qui \u00e9tait encadr\u00e9 par des coutumes ancestrales &nbsp;et&nbsp; le droit musulman \u00e9tait diversifi\u00e9 et tr\u00e8s complexe. Deux grandes cat\u00e9gories de propri\u00e9t\u00e9 dominaient \u00e0 l\u2019\u00e9poque&nbsp;\u00e0 savoir &nbsp;les terres des tribus et les terres&nbsp; collectives.&nbsp; Par contre,&nbsp; les terres des \u00ab&nbsp;habous et du Wakf&nbsp;\u00bb, les immeubles immatricul\u00e9es, les terres \u00abguich&nbsp;\u00bb, les terres sans maitres &nbsp;et les terres \u00ab&nbsp;Melk&nbsp;\u00bb &nbsp;\u00e9taient tr\u00e8s minoritaires. &nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Bien que Lyautey, le premier r\u00e9sident g\u00e9n\u00e9ral&nbsp;&nbsp; n\u2019ait pas \u00e9t\u00e9 tr\u00e8s &nbsp;favorable \u00e0 la colonisation de peuplement au Maroc, les autorit\u00e9s&nbsp; coloniales ont mis en place un dispositif juridique ambivalent qui inversa l\u2019\u00e9quation en d\u00e9cidant de subordonner&nbsp; le local au central et ce, &nbsp;pour d\u00e9truire le territoire tribal sans prot\u00e9ger convenablement la propri\u00e9t\u00e9 collective.&nbsp; Cette contradiction flagrante&nbsp; g\u00e9n\u00e9ra &nbsp;une dynamique fonci\u00e8re au profit de certains &nbsp;individus cupides. Par ailleurs, Lyautey qui pr\u00e9f\u00e9rait la colonisation officielle \u00e0 la colonisation \u00ab&nbsp;par le march\u00e9&nbsp;\u00bb consid\u00e9ra le colon foncier comme \u00ab&nbsp;un simple coop\u00e9rant technique&nbsp;\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>R\u00e9sultat\u00a0: En 1930, \u00a0la colonisation officielle a concern\u00e9\u00a0 270.000 hectares qui ont \u00e9t\u00e9 attribu\u00e9s \u00e0 1.800 colons. \u00c9videmment, on est loin de la colonisation de peuplement. A la m\u00eame date, la petite colonisation agraire (moyenne de 13 hectares par exploitation) repr\u00e9sentait seulement 3,7% des terres attribu\u00e9es aux colons. En 1956, l\u2019ann\u00e9e de l\u2019ind\u00e9pendance, 800.000 hectares \u00e9taient une propri\u00e9t\u00e9 des colons priv\u00e9s, un chiffre qui d\u00e9passe, et de loin, la superficie attribu\u00e9e dans le cadre de la colonisation fonci\u00e8re officielle.<\/p>\n\n\n\n<p>Dans son livre intitul\u00e9 \u00ab&nbsp;Maroc&nbsp;: une \u00e9conomie sous plafond de verre&nbsp;\u00bb, l\u2019\u00e9conomiste marocain, &nbsp;Najib Akesbi, s\u2019est appuy\u00e9 sur des statistiques officielles pour essayer de connaitre le sort r\u00e9serv\u00e9, apr\u00e8s l\u2019ind\u00e9pendance,&nbsp; aux terres &nbsp;exploit\u00e9es par les colons durant la p\u00e9riode du Protectorat. Selon ce chercheur marocain, sur les 1. 017. 000 hectares qui sont tomb\u00e9s dans les escarcelles&nbsp; des colons, on comptait 289.&nbsp;000 hectares de terres dites de colonisation officielle et 789.000 hectares de colonisation priv\u00e9e. La premi\u00e8re cat\u00e9gorie avait \u00e9t\u00e9 r\u00e9cup\u00e9r\u00e9e et pour l\u2019essentiel redistribu\u00e9e dans le cadre de la r\u00e9forme agraire au cours des ann\u00e9es 1960 et 1970. La deuxi\u00e8me cat\u00e9gorie des terres, qui concernait les exploitations agricoles appartenant aux colons priv\u00e9s, a fait l\u2019objet de deux lois qui interdisaient leur cession \u00e0 des acheteurs potentiels marocains, sans l\u2019autorisation pr\u00e9alable des autorit\u00e9s comp\u00e9tentes.<\/p>\n\n\n\n<p>Evidemment, ces terres devraient \u00eatre prot\u00e9g\u00e9es contre des transactions priv\u00e9es. Or, lorsqu\u2019on lan\u00e7a officiellement l\u2019op\u00e9ration de marocanisation des terres agricoles, en 1973, on s\u2019est aper\u00e7u qu\u2019une bonne partie de ces terres a chang\u00e9 de main.&nbsp; Par cons\u00e9quent, l\u2019Etat n\u2019a pu r\u00e9cup\u00e9rer que 300.000 hectares sur un total de 789.000 hectares qui \u00e9taient officiellement recens\u00e9s auparavant. Autrement dit, une superficie de 489.000 hectares se serait \u00e9vapor\u00e9e sans laisser de trace. Selon toute vraisemblance, elle &nbsp;aurait fait l\u2019objet de transactions frauduleuses et ill\u00e9gales entre colons et clients marocains cupides. La proportion de ces ventes, non autoris\u00e9es et interdites par deux lois, repr\u00e9senta 62% des terres de la colonisation priv\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n<p>Au total, ce sont quelques 600.000 hectares des meilleures terres agricoles &nbsp;du pays qui auraient fait l\u2019objet de transactions commerciales entre des marocains et des colons dans des conditions opaques, d\u00e9plora Najib Akesbi. &nbsp;Ce qui repr\u00e9sente 59% des terres de la colonisation officielle et priv\u00e9e. Une &nbsp;gabegie&nbsp;qui a aggrav\u00e9 la mis\u00e8re et la souffrance des milliers de paysans marocains pauvres qui &nbsp;vivaient dans la pr\u00e9carit\u00e9 extr\u00eame !!!!.<\/p>\n\n\n\n<p>Le manque \u00e0 gagner pour l\u2019Etat et pour les paysans d\u00e9munis qui auraient b\u00e9n\u00e9fici\u00e9&nbsp; de la r\u00e9forme agraire est \u00e9norme. Ce qui devrait amener les autorit\u00e9s de l\u2019\u00e9poque &nbsp;\u00e0 diligenter des enqu\u00eates ind\u00e9pendantes et traduire les coupables devant la justice. L\u2019on devrait savoir les b\u00e9n\u00e9ficiaires de ces transactions interdites par la loi et dans quelles conditions on a pu les&nbsp; conclure. &nbsp;Les dates des op\u00e9rations d\u2019achat-vente entre marocains et colons priv\u00e9s pourraient justifier certaines transactions mais ne pouvaient pas \u00e9luder l\u2019existence d\u2019un d\u00e9lit d\u2019initi\u00e9 apparent et ind\u00e9niable. L\u2019on sait aussi que les terres r\u00e9cup\u00e9r\u00e9es en 1973 ont \u00e9t\u00e9 confi\u00e9es \u00e0 deux soci\u00e9t\u00e9s de l\u2019Etat pour assurer la continuit\u00e9 de l\u2019exploitation. Il s\u2019agit de la SODEA (soci\u00e9t\u00e9 de d\u00e9veloppement agricole) et la SOGETA (soci\u00e9t\u00e9 de gestion des terres agricoles). Ces deux soci\u00e9t\u00e9s ont \u00e9t\u00e9 liquid\u00e9es en 2005.<\/p>\n\n\n\n<p>Bien avant Najib Akesbi, le politologue fran\u00e7ais R\u00e9my Leveau a publi\u00e9, en 1976, un int\u00e9ressant ouvrage intitul\u00e9 \u00ab&nbsp; le fellah marocain d\u00e9fenseur du tr\u00f4ne&nbsp;\u00bb, dans lequel il a analys\u00e9 les relations, mutuellement avantageuses,&nbsp; entre les notables ruraux &nbsp;et l\u2019administration coloniale durant &nbsp;le protectorat. Selon Mr Leveau, un enseignant universitaire qui \u00e9tait aussi conseiller juridique au cabinet du ministre marocain de l\u2019Int\u00e9rieur (1968- 1974), \u00e0 la fin du protectorat, le monde rural qui repr\u00e9sentait 80% de la population totale du Maroc n\u2019\u00e9tait administr\u00e9 que par quelques centaines de fonctionnaires fran\u00e7ais civils ou militaires. Dispers\u00e9s \u00e0 travers tout le territoire marocain, ces fonctionnaires &nbsp;\u00e9taient assist\u00e9s &nbsp;par une toute petite poign\u00e9e de commis marocains, mais&nbsp; ultra-prot\u00e9g\u00e9s &nbsp;par &nbsp;&nbsp;quelques &nbsp;moukhaznis (\u00e9l\u00e9ments des forces auxiliaires), &nbsp;dot\u00e9s d\u2019un armement tr\u00e8s v\u00e9tuste.<\/p>\n\n\n\n<p>Par contre, \u00e0 Rabat, les grandes directions techniques donnaient l\u2019impression d\u2019un syst\u00e8me bureaucratique imposant par le nombre et l\u2019efficacit\u00e9 des agents. Dans les campagnes, une multitude d\u2019agents marocains dont le commandement a \u00e9t\u00e9 calqu\u00e9 sur le syst\u00e8me hi\u00e9rarchique tribal avaient pour mission de relayer l\u2019action des officiers des affaires indig\u00e8nes et de contr\u00f4ler la population.&nbsp; Sans la contribution d\u00e9terminante et l\u2019action sur le terrain de l\u2019\u00e9lite et des notables ruraux, et sans le consentement\/r\u00e9signation de la population, la machine administrative coloniale &nbsp;tournerait \u00e0 vide. &nbsp;Ces auxiliaires locaux avaient aussi pour t\u00e2che de renseigner et d\u2019ex\u00e9cuter les d\u00e9cisions de l\u2019administration fran\u00e7aise.<\/p>\n\n\n\n<p>Pourtant, ces auxiliaires locaux ne co\u00fbtaient presque rien au pouvoir central. L\u2019administration coloniale ne leur versait aucun salaire, mais elle n\u2019avait pas \u00e0 &nbsp;construire et \u00e0 entretenir des locaux administratifs &nbsp;pour ces auxiliaires pour la simple raison que leur maison en tenait lieu. &nbsp;En contrepartie, les administrateurs fran\u00e7ais, qui fermaient les yeux et se bouchaient &nbsp;les oreilles, &nbsp;encourageaient la corruption et&nbsp; la sin\u00e9cure. On les laissait pr\u00e9lever leur part de l\u2019imp\u00f4t rural et on tol\u00e9rait quelques exactions suppl\u00e9mentaires. Ainsi, ces auxiliaires locaux auraient pu mettre la main sur des milliers d\u2019hectares, au d\u00e9triment des pauvres paysans qui en avaient vraiment besoin pour s\u2019extirper des griffes de la pauvret\u00e9 extr\u00eame.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;C\u2019\u00e9tait le lancement d\u2019un douloureux processus qui a aggrav\u00e9 et exacerb\u00e9 &nbsp;la stratification sociale dans le monde rural en permettant &nbsp;l\u2019apparition d\u2019au moins &nbsp;deux classes sociales (les propri\u00e9taires et les non-propri\u00e9taires des moyens de production). Les paysans sans terre et m\u00eame les petits propri\u00e9taires vivaient sous la domination des grands propri\u00e9taires fonciers, &nbsp;des f\u00e9odaux marocains&nbsp; qui ont pu constituer, au fil des ans,&nbsp; &nbsp;une classe h\u00e9g\u00e9monique qui faisait la pluie et le beau temps dans la zone rurale au Maroc colonial et m\u00eame &nbsp;apr\u00e8s l\u2019ind\u00e9pendance. &nbsp;&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>\u00c9videmment, la France encourageait tacitement toute action qui visait la destruction des structures socio-\u00e9conomiques \u00ab\u00a0archa\u00efques\u00a0\u00bb, \u00a0\u00a0qui bloqueraient l\u2019\u00e9mergence des signes avant-coureurs du syst\u00e8me capitaliste, un syst\u00e8me socio-\u00e9conomique\u00a0 fondamentalement \u00a0bas\u00e9 sur le triptyque\u00a0: prol\u00e9tariat, capital, libre entreprise, en plus, bien s\u00fbr,\u00a0 de la concurrence loyale. La d\u00e9sagr\u00e9gation progressive \u00a0du patrimoine foncier tribal qui dominait \u00e0 l\u2019\u00e9poque pr\u00e9colonial \u00e9tait l\u2019un des objectifs strat\u00e9giques, mais non avou\u00e9s, \u00a0de l\u2019administration coloniale. C\u2019est pourquoi, les autorit\u00e9s coloniales tol\u00e9raient la pr\u00e9bende, les\u00a0 exactions, les spoliations et l\u2019accaparement ill\u00e9gal des terres par certains notables v\u00e9reux mais \u00a0dociles, \u00a0et qui se sont montr\u00e9s tr\u00e8s coop\u00e9ratifs. \u00c9videmment, les autorit\u00e9s coloniales fran\u00e7aises n\u2019ont ferm\u00e9 qu\u2019un seul \u0153il, l\u2019autre restait ouvert pour alerter et se pr\u00e9munir contre \u00a0les abus qui pourraient priver la France des meilleures terres \u00e0 attribuer aux colons dans le cadre de la colonisation fonci\u00e8re officielle. Les autorit\u00e9s coloniales avaient totalement raison, car \u00a0en politique, il faut toujours \u00ab\u00a0garder un \u0153il ouvert pour surveiller les amis avant les ennemis\u00a0\u00bb. Ce qui donne raison \u00e0 l\u2019ancien pr\u00e9sident ivoirien, F\u00e9lix-Houphou\u00ebt-Boigny\u00a0 qui a dit\u00a0: \u00ab\u00a0en politique et comme les crocodiles, je dors en gardant un \u0153il\u00a0 ouvert, car j\u2019ai plus peur de mes amis que de mes ennemis\u00a0\u00bb. \u00a0Bien avant F\u00e9lix \u00a0Houphou\u00ebt-Boigny, les fonctionnaires fran\u00e7ais affect\u00e9s au Maroc durant l\u2019\u00e9poque coloniale, et qui n\u2019auraient, peut-\u00eatre, jamais connu ce pr\u00e9sident ivoirien (1960- 1993) ont agi conform\u00e9ment \u00e0 l\u2019esprit de cette citation.<\/p>\n\n\n\n<p>Thami, le personnage principal du roman, \u00e9tait un pauvre paysan frustr\u00e9. Il travaillait beaucoup pour des r\u00e9sultats d\u00e9risoires qui ne lui permettaient pas de s\u2019enrichir comme il le souhaitait du fond du c\u0153ur. Ses r\u00e9coltes ne lui permettaient pas de&nbsp; s\u2019\u00e9manciper et de gravir l\u2019\u00e9chelle sociale. Lors de ses nombreux voyages \u00e0 F\u00e8s, S\u00e9frou et Labhalil (un petit village &nbsp;au Sud de F\u00e8s), Thami remarquait am\u00e8rement des mutations brusques dans les statuts juridiques&nbsp; de certaines terres. Ce qui le faisait souffrir. En quelques ann\u00e9es seulement, le paysage agricole a compl\u00e8tement chang\u00e9. De vastes zones de p\u00e2turages, et m\u00eame des bosquets, ont brusquement disparu du paysage pour c\u00e9der la place \u00e0 des exploitations priv\u00e9es. &nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Choqu\u00e9, Thami chercha vainement \u00e0 comprendre comment on aurait pu faire pour s\u2019approprier et privatiser ces terres qui faisaient partie, autrefois, des &nbsp;terres collectives qui &nbsp;sont inali\u00e9nables, imprescriptibles et insaisissables.<\/p>\n\n\n\n<p>Apr\u00e8s des mois de r\u00e9flexion, Thami a pu finalement &nbsp;comprendre la signification r\u00e9elle de la colonisation fonci\u00e8re officielle et le stratag\u00e8me qui aurait \u00e9t\u00e9 utilis\u00e9 par certains marocains fut\u00e9s et opportunistes, &nbsp;pour s\u2019accaparer&nbsp; des terres fertiles. Furieux, mais fortement convaincu de la pertinence de son analyse, Thami d\u00e9cida d\u2019agir pour entrer dans le club des courageux, des intelligents et des malins. Car, il estima que seuls ces derniers pourraient s\u2019\u00e9manciper et s\u2019enrichir, le plus souvent par des actions interlopes.<\/p>\n\n\n\n<p>Pour Thami, un agriculteur de p\u00e8re en fils, la seule voie qui pourrait lui permettre de r\u00e9aliser son r\u00eave et de s\u2019\u00e9manciper socialement&nbsp; est l\u2019appropriation d\u2019un &nbsp;terrain &nbsp;agricole sans maitre, m\u00eame en agissant dans l\u2019ill\u00e9galit\u00e9. Ce qui lui offrit l\u2019occasion de s\u2019enrichir tout en luttant, \u00e0 sa mani\u00e8re, contre la colonisation fonci\u00e8re officielle ou priv\u00e9e et les abus des notables locaux. Pour Thami, il \u00e9tait &nbsp;temps de se r\u00e9veiller. Se confiner dans un r\u00f4le de spectateur passif ou nonchalant, se complaire &nbsp;dans la pauvret\u00e9 et se vautrer dans &nbsp;la boue n\u2019est pas une vie, c\u2019est l\u2019enfer. Pour toutes ces raisons, Thami d\u00e9cida d\u2019agir pour arracher les moyens n\u00e9cessaires pour vivre dans la dignit\u00e9 dans son bled.<\/p>\n\n\n\n<p>Pour atteindre cet objectif, Thami estima que le courage, la ruse, la forte d\u00e9termination et l\u2019action sur le terrain&nbsp;&nbsp; seraient les principaux &nbsp;facteurs de r\u00e9ussite sur une terre soumise \u00e0 une occupation \u00e9trang\u00e8re. Pour lui, seuls qui ont os\u00e9 agir ont pu s\u2019\u00e9manciper et s\u2019enrichir. Ceux qui ne font rien, n\u2019ont rien. Les pleutres sans ambition restent fig\u00e9s, ils demeurent l\u00e0&nbsp; o\u00f9 ils sont, car ils consid\u00e8rent la pauvret\u00e9 comme une fatalit\u00e9. Pourtant, la pauvret\u00e9 n\u2019a jamais \u00e9t\u00e9 une fatalit\u00e9, plusieurs personnes se sont enrichies en travaillant avec acharnement et abn\u00e9gation, &nbsp;et en agissant au bon moment avec courage et sagesse. &nbsp;Ceux qui ne risquent&nbsp; rien n\u2019auront rien&nbsp;:&nbsp; &nbsp;c\u2019est la morale de l\u2019histoire qu\u2019on peut d\u00e9duire de la lecture int\u00e9grale de ce roman. &nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>*******<\/p>\n\n\n\n<p><strong>D\u00e9finitions de quelques termes&nbsp;:<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; &#8211; LeGrand Vizir&nbsp;: le v\u00e9ritable chef du gouvernement \u00e0 l\u2019\u00e9poque<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; -Terres collectives&nbsp;: sont des terres de culture ou de parcours,&nbsp;&nbsp; &nbsp;propri\u00e9t\u00e9 des collectivit\u00e9s ethniques &nbsp;(tribus, fractions de tribus, douars&nbsp;ou autres &nbsp;groupements &nbsp;dans une zone rurale) &nbsp;qui ont un droit d\u2019usufruit et de jouissance. &nbsp;Sur le plan juridique, ces terres sont inali\u00e9nables, imprescriptibles et insaisissables.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; -Terres des tribus&nbsp;: propri\u00e9t\u00e9 d\u2019une tribu. Les \u00ab&nbsp;terres des tribus&nbsp;\u00bb est un terme plus large qui se r\u00e9f\u00e8re \u00e0 un vaste territoire et non \u00e0 une ethnie ou \u00e0 une origine commune\u2026. &nbsp;&nbsp;Elles ont \u00e9t\u00e9 principalement plac\u00e9es sous le m\u00eame r\u00e9gime foncier que les terres collectives, r\u00e9gies&nbsp; par le dahir du 27 avril 1919. Les terres collectives &nbsp;appartiennent \u00e0 une communaut\u00e9 ethnique et non \u00e0 &nbsp;des individus.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; &#8211; Terres \u00ab&nbsp;Melk&nbsp;\u00bb&nbsp;: propri\u00e9t\u00e9 priv\u00e9e, r\u00e9gie et encadr\u00e9e par le droit musulman&nbsp; et le rite mal\u00e9kite<\/p>\n\n\n\n<ul class=\"wp-block-list\">\n<li>Terres Guich&nbsp;: terres que l\u2019Etat (le Makhzen \u00e0 l\u2019\u00e9poque) avait conc\u00e9d\u00e9es en jouissance, uniquement, &nbsp;\u00e0 des tribus en contrepartie d\u2019un service rendu, \u00e0 caract\u00e8re militaire;<\/li>\n\n\n\n<li>Terres Habous&nbsp;: les biens habous sont des biens, g\u00e9n\u00e9ralement des biens immeubles, offerts gracieusement&nbsp; par des individus au profit d\u2019une \u0153uvre pieuse, sociale ou&nbsp; charitable. L\u2019usufruit des biens habous est c\u00e9d\u00e9 \u00e0 perp\u00e9tuit\u00e9. Ces biens sont plac\u00e9s &nbsp;sous le contr\u00f4le du minist\u00e8re des Habous et des affaires islamiques;&nbsp;<\/li>\n\n\n\n<li>Terres Wakf&nbsp;: en islam, le Wakf ou Waqf est une donation d\u2019usufruit, une donation&nbsp;inali\u00e9nable de biens faite par un particulier \u00e0 perp\u00e9tuit\u00e9 pour financer des op\u00e9rations charitables ou religieuses.<\/li>\n<\/ul>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Ahmed Saber croyait \u00e9crire une histoire banale mais il s&rsquo;est trouv\u00e9 \u00e0 \u00e9crire des pages d&rsquo;Histoire de toute une g\u00e9n\u00e9ration; celle ayant assur\u00e9 la transition entre le Maroc sous protectorat et le Maroc Nouveau&#8230; ind\u00e9pendant! Le voici qui nous guide, \u00e0 travers ces quelques lignes, vers le fond de roman que nous qualifions \u00ab\u00a0d&rsquo;historique\u00a0\u00bb : [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":7276,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[6,8],"tags":[],"class_list":["post-7275","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-maghreb","category-numero-du-mois"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/maroc-canada.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/7275","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/maroc-canada.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/maroc-canada.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/maroc-canada.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/maroc-canada.ca\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=7275"}],"version-history":[{"count":5,"href":"https:\/\/maroc-canada.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/7275\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":7680,"href":"https:\/\/maroc-canada.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/7275\/revisions\/7680"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/maroc-canada.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/media\/7276"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/maroc-canada.ca\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=7275"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/maroc-canada.ca\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=7275"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/maroc-canada.ca\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=7275"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}