{"id":7497,"date":"2026-01-11T17:49:36","date_gmt":"2026-01-11T22:49:36","guid":{"rendered":"https:\/\/maroc-canada.ca\/?p=7497"},"modified":"2026-01-11T17:50:03","modified_gmt":"2026-01-11T22:50:03","slug":"iran-quand-la-peur-ne-fait-plus-peur","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/maroc-canada.ca\/?p=7497","title":{"rendered":"Iran : Quand la peur \u00ab\u00a0ne fait plus peur\u00a0\u00bb"},"content":{"rendered":"\n<p>Par <strong><em>Abderrafie Hamdi<\/em><\/strong>\u00a0(Rabat, Maroc)<\/p>\n\n\n\n<p>Ce qui traverse aujourd\u2019hui l\u2019Iran d\u00e9passe largement le registre de la protestation sociale classique. Il ne s\u2019agit ni d\u2019un acc\u00e8s de col\u00e8re collective, ni d\u2019un \u00e9pisode de plus dans une histoire cyclique de contestation. Nous sommes face \u00e0 une s\u00e9quence politique o\u00f9 plusieurs lignes de tension, longtemps contenues, convergent et produisent une rupture qualitative.<\/p>\n\n\n\n<p>Dans le contexte iranien, la contestation ne se lit jamais uniquement \u00e0 travers son ampleur. Elle se comprend surtout par le moment o\u00f9 elle surgit et par les espaces qu\u2019elle investit. Longtemps, les mouvements de protestation ont suivi un sch\u00e9ma relativement stable : ils prenaient naissance dans les marges \u2014 villes p\u00e9riph\u00e9riques, r\u00e9gions \u00e9conomiquement fragilis\u00e9es \u2014 avant de se diffuser, parfois, vers la capitale. La dynamique actuelle rompt avec ce mod\u00e8le. T\u00e9h\u00e9ran n\u2019est plus seulement un lieu de r\u00e9sonance, elle devient l\u2019un des centres de la contestation. Lorsque la capitale cesse d\u2019\u00eatre un simple relais pour devenir un foyer actif, c\u2019est que la crise a atteint le c\u0153ur du syst\u00e8me politique et urbain.<\/p>\n\n\n\n<p>Mais la transformation la plus significative n\u2019est pas territoriale. Elle est sociale. Le mouvement ne se limite pas aux cat\u00e9gories traditionnellement associ\u00e9es \u00e0 la protestation. Il implique un acteur historiquement li\u00e9 \u00e0 la stabilit\u00e9 : le bazar. En Iran, le bazar n\u2019est pas un espace \u00e9conomique parmi d\u2019autres. Il constitue une institution ancienne, un r\u00e9seau de m\u00e9diation, un r\u00e9gulateur informel entre l\u2019\u00c9tat et la soci\u00e9t\u00e9. Son entr\u00e9e dans la contestation ne rel\u00e8ve pas d\u2019une revendication sectorielle. Elle signale un d\u00e9sajustement plus profond.<\/p>\n\n\n\n<p>Lorsque le bazar se mobilise, il ne s\u2019agit pas d\u2019un simple signal inflationniste. C\u2019est l\u2019indice d\u2019une crise de confiance : l\u2019\u00e9conomie \u00ab sociale \u00bb, celle qui assure le quotidien, ne parvient plus \u00e0 fonctionner dans un syst\u00e8me verrouill\u00e9, domin\u00e9 par des logiques de contr\u00f4le et de rente plut\u00f4t que par la production et la redistribution.<\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019est \u00e0 ce moment-l\u00e0 qu\u2019intervient un second acteur, d\u00e9cisif pour la lecture politique du mouvement : les \u00e9tudiants. Le passage par l\u2019universit\u00e9 n\u2019est pas un d\u00e9tail de chronologie ; il est un changement de nature. D\u00e8s que les campus entrent dans la s\u00e9quence, la contestation cesse d\u2019\u00eatre seulement \u00e9conomique ou corporatiste : elle acquiert une grammaire, des mots d\u2019ordre, une capacit\u00e9 de diffusion et une endurance. Les \u00e9tudiants ne sont pas uniquement une force num\u00e9rique ; ils jouent, dans l\u2019histoire iranienne, le r\u00f4le d\u2019une chambre d\u2019\u00e9cho structurante. Ils transforment une irritation sociale en r\u00e9cit collectif, en reliant les difficult\u00e9s du quotidien \u00e0 une question plus vaste : celle du pouvoir, de sa l\u00e9gitimit\u00e9 et de ses priorit\u00e9s.<\/p>\n\n\n\n<p>Cette articulation bazar\u2013universit\u00e9s a un effet strat\u00e9gique : elle ouvre la voie \u00e0 la rue, non comme explosion spontan\u00e9e, mais comme \u00e9largissement progressif. Dans ce type de configuration, la rue n\u2019est plus le point de d\u00e9part ; elle devient le moment o\u00f9 des col\u00e8res jusque-l\u00e0 dispers\u00e9es se reconnaissent une cause commune.<\/p>\n\n\n\n<p>Cette lecture s\u2019impose d\u2019autant plus si l\u2019on consid\u00e8re la structure r\u00e9elle du pouvoir \u00e9conomique. Une part substantielle de l\u2019\u00e9conomie iranienne \u2014 estim\u00e9e autour de 35 % \u2014 \u00e9chappe aux circuits gouvernementaux classiques. Elle est contr\u00f4l\u00e9e par des structures s\u00e9curitaires et militaires, au premier rang desquelles le Corps des Gardiens de la R\u00e9volution. Il s\u2019agit d\u2019une \u00e9conomie opaque, largement soustraite aux m\u00e9canismes de r\u00e9gulation, de concurrence et de responsabilit\u00e9 politique. Dans ces conditions, les discours d\u2019apaisement port\u00e9s par le gouvernement civil apparaissent structurellement limit\u00e9s : l\u2019ex\u00e9cutif administre, mais il ne gouverne pas pleinement.<\/p>\n\n\n\n<p>Les leviers d\u00e9cisifs \u2014 \u00e9conomiques, s\u00e9curitaires et diplomatiques \u2014 se situent ailleurs. Cette dissociation nourrit une contradiction centrale : un langage officiel de mod\u00e9ration coexiste avec un appareil de pouvoir fond\u00e9 sur la dissuasion permanente et l\u2019exception s\u00e9curitaire.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00c0 cette recomposition sociale s\u2019ajoute un changement notable dans le registre des slogans. Pour la premi\u00e8re fois de mani\u00e8re explicite, la politique \u00e9trang\u00e8re devient un objet de critique directe : des appels r\u00e9clament la fin du financement de conflits ext\u00e9rieurs, au Y\u00e9men, au Liban ou en Syrie. Le d\u00e9placement est majeur. Ce qui \u00e9tait pr\u00e9sent\u00e9 comme une projection strat\u00e9gique est d\u00e9sormais v\u00e9cu comme un co\u00fbt int\u00e9rieur. La question n\u2019est plus id\u00e9ologique ; elle devient budg\u00e9taire et sociale : pourquoi investir hors des fronti\u00e8res lorsque le contrat social se d\u00e9lite \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur ?<\/p>\n\n\n\n<p>Ce basculement s\u2019accompagne d\u2019un autre ph\u00e9nom\u00e8ne, plus discret mais d\u00e9terminant : l\u2019\u00e9rosion de la peur. Le Corps des Gardiens, longtemps per\u00e7u comme l\u2019ossature intangible du syst\u00e8me, n\u2019exerce plus le m\u00eame effet dissuasif. Non parce que sa capacit\u00e9 r\u00e9pressive aurait disparu, mais parce que son image d\u2019invuln\u00e9rabilit\u00e9 a \u00e9t\u00e9 entam\u00e9e. Les op\u00e9rations cibl\u00e9es men\u00e9es par Isra\u00ebl contre certains de ses cadres ont produit un impact psychologique durable. La peur ne dispara\u00eet pas ; elle cesse progressivement de structurer l\u2019ordre politique.<\/p>\n\n\n\n<p>Dans ce contexte, r\u00e9duire la situation \u00e0 une manipulation ext\u00e9rieure rel\u00e8ve d\u2019un raccourci commode. Les acteurs internationaux observent, exercent des pressions, prof\u00e8rent des menaces. Mais ils ne fabriquent pas la contestation. Celle-ci est d\u2019abord le produit d\u2019injustices internes, d\u2019in\u00e9galit\u00e9s persistantes et d\u2019un blocage politique prolong\u00e9. Les protestataires, lisent avec lucidit\u00e9 l\u2019environnement international mais ils savent que l\u2019ext\u00e9rieur n\u2019interviendra pas directement.<\/p>\n\n\n\n<p>Sommes-nous \u00e0 la veille d\u2019un effondrement ? Rien ne permet de l\u2019affirmer. Mais une chose est acquise : les instruments traditionnels de contr\u00f4le ne suffisent plus. Quand la capitale, le bazar, les universit\u00e9s et la rue entrent dans une m\u00eame temporalit\u00e9, la question n\u2019est plus celle du retour au calme.<\/p>\n\n\n\n<p>Elle devient plus fondamentale : comment un pouvoir qui ne tient plus par la peur peut-il encore produire du consentement ?<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Par Abderrafie Hamdi\u00a0(Rabat, Maroc) Ce qui traverse aujourd\u2019hui l\u2019Iran d\u00e9passe largement le registre de la protestation sociale classique. Il ne s\u2019agit ni d\u2019un acc\u00e8s de col\u00e8re collective, ni d\u2019un \u00e9pisode de plus dans une histoire cyclique de contestation. 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