Nouvelle littéraire : Mabrouk, le photographe aveugle

photogrOui Moha ! Et il fallait le voir aller ce fou aux yeux fermés !

Oui, j’ai vu. Moi si, je te promets Moha j’ai vu ! De mes yeux nus et noirs comme la nuit, j’ai vu cet homme qui prétend être aveugle !

L’est-il vraiment ?

Et puis d’abord, quelles raisons pousseraient un homme en toute lucidité à vouloir perdre la vue ? Ou bien cet homme souffre d’une démence. Ou bien a-t’il vu une chose.. Quelque chose.

Oui je pense qu’il a dû voir quelque chose. Oui, il a dû voir quelque chose d’horrible ce fou. Ou bien, il a dû ne rien voir.

Mabrouk, il s’appelait Mabrouk.

Mendiant au coin rue de Grèce et avenue Habib Bourguiba. L’avenue Habib Bourguiba, oui Moha.

Habib Bourguiba, le premier président Tunisien, le père de son indépendance. Un homme de scène, la mâchoire haute, le regard impétueux, on jurerait avoir affaire à Mussolini. Mais non; encore mieux, Bourguiba !

Bourguiba, un nom qui résonne dans les écoles, les mosquées, les palais et les rues.

Mais vois-tu, ces lignes ne serviront pas à l’élever encore plus haut qu’il ne l’est déjà. Par les rues de Tunis jusqu’aux dunes de Tataouine, on ne jure que par son nom.

Aujourd’hui, des milliers de romans, articles et autobiographies sur cet homme baignent les étagères des libraires Tounssis.

Peut-être est-ce plus, peut-être est-ce moins, mais la certitude vraie que cet homme est déjà assez haut.

Il pleut du Bourguiba dans la bouche des Tunisiens.

Et puis d’abord, pourquoi vouloir être haut lorsqu’on peut être rien.

On peut s’imaginer être tout lorsqu’on est rien. Il ne suffit que l’on devient quelqu’un pour que l’on ne puisse plus s’imaginer être autre. Horrible, n’est-ce pas ?

L’aide-comptable peut bien se rêver empereur romain disait Pessoa, mais l’empereur romain peut-il rêver de plus haut que ce qu’il est déjà?

Ces lignes serviront Mabrouk, pas Habib.

Elles ne tenteront pas de l’élever de son rang de mendiant aveugle. Non, ce serait un exercice bien puéril et je ne ferais que rejoindre ces écrivains souhaitant rendre leur honneur à ces pauvres gens des rues.

Moha, j’écris ici avec le constat que rue sale n’a rien à envier à carrelage marbré.

Non, la vérité réside dans le bas. Bien plus dans le bas que dans le haut. Bien plus dans le manque que dans le plein. Car où loge le Très-Bas la vie n’est que brute, merveille élémentaire,  miracle pauvre.

C’est Christian Bobin qui l’explique dans Le Très Bas. Vois-tu, je lis ces derniers jours et j’ai comme l’impression de m’éloigner de la vérité en rentrant tous ces mots dans ma tête. Je m’obstrue la pensée, me parasite l’esprit. Lettres, mots et verbe ne sont pas vérité.

Pourtant j’écris.

Mais d’abord qu’est-ce que la vérité?  Ce jour du mois de septembre la vérité c’est Mabrouk l’aveugle.

Étant très bas, il avait rejoint le rang de noble.

L’honneur ne pouvait l’atteindre, il ne voulait pas de lui.

Mabrouk ne voulait pas de lui.

Vois-tu Moha, l’honneur c’est la fierté, la fierté c’est l’égo et l’égo c’est le vice ; donc pêché.

Mabrouk 65 ans aveugle par observation prolongée du soleil et donc, saint.

Mabrouk le saint.

Par certains jours, il m’arrive de douter vois-tu. De par quelle folie, un mendiant de rue pourrait-il être saint ?

Mais Mabrouk était différent, vivait dans le Très-Bas et donc, le divin.

Le vendredi je le trouvais à la mosquée Zaytouna, celle au fond de l’avenue Habib Bourguiba. Je me dis alors qu’il devait y avoir du Très-Bas dans ce lieu si un saint le fréquentait.

Je me mis alors à marcher en reconnaissance du Très-Bas, les yeux vides, fermés, bandés par mes mains ; en aveugle j’espérais voir le divin.

Bien évidemment je ne le vis pas.

Mabrouk était aveugle depuis l’enfance, il avait roulé sa bosse dans le métier depuis ses 9 ans, il en avait aujourd’hui 64.

55 ans d’aveuglitude pour atteindre le divin ; de l’impensable pour moi.

D’ailleurs, le divin est invisible pour les yeux, dans une mosquée il se sent. Il ne sent pas la rose, le jasmin, ni même le musc ou le bkhoor (cet encens qui prétend parfumer les lieux saints). Non, il faut chercher plus profond, plus bas.

À hauteur de mendiant, le divin sent les pieds.

Il sent le pied qui marche dans chaussettes, dans chaussures, dans espadrilles, dans sandales et babouches (ces pantoufles qui laissent le talon en liberté en baignade d’air et de poussière).

Le divin sent talon sec, brun et vieux, morcelé par accumulation de pas, ridé par temps qui pèse.

Il sent talon d’enfant, jeune, frais, doux et encore rond car ne connaissant que le présent.

Mais le divin sent aussi pied qui marche nu. Le pied véritable là où la vie n’est que brute, illettrée donc pure.

Vois-tu, la première vérité de cette mosquée ne se trouvait pas plus loin qu’à ses portes. À cette entrée où les hommes comme les femmes ont le réflexe méthodique de se dénuder les pieds.

Pieds qui forment un rang, lors de la prière se collent, alignés dans la même direction. Soignés comme amochés, jeunes comme vieux, riches comme pauvres, présidents comme mendiants, Habib comme Mabrouk.

Zeytouna, elle s’appelait Zeytouna cette mosquée. Oui, Zeytouna.

Une mosquée au nom d’un fruit : l’olive.

Un temple érigé au nom du plus modeste des fruits, au plus pauvre des arbres. Le premier arbre que cultive un paysan sur une terre trop aride, l’olivier. L’équivalent végétal de la colombe, Moha.

Arafat un 13 novembre 1977 qui, micro en main devant l’ONU prose : « Aujourd’hui, je suis venu porteur d’un rameau d’olivier et d’un fusil de martyr. Ne laissez pas le rameau d’olivier tomber de ma main. Ne le laissez pas tomber »

Depuis ce jour, deux Intifadas et un conflit qui a aujourd’hui 72 ans. Les experts blâment la société des Nations qui dissèque en 1917 une partie du territoire Palestinien, d’autres blâment l’absence de dialogue entre les politiques. Mais vois-tu Moha, les hommes de sciences ne connaissent pas le divin.

Ce 13 novembre, ils ont laissé tomber le rameau d’olivier. Ces adultes l’ont laissé tomber.

Vois-tu Moha, le divin c’est ce que savent les enfants, pas les adultes, non. Un adulte n’a pas de temps à perdre à jouer avec une branche, à nourrir une colombe. Pour eux, le temps c’est de l’argent et vois-tu Mabrouk lui, n’a que du temps et peu d’argent.

Parfois, lorsqu’on est mendiant, qui plus est aveugle, on a le temps et même un peu d’argent.

Tout le monde a pitié des aveugles.

Les pauvres, ils le plaignent. Si seulement ils savaient que cet homme est un saint.

Ils le plaignent, je l’envie.

J’ai même essayé l’autre jour de perdre la vue en fixant le soleil. Merveilleux, n’est-ce pas ?

C’est de l’ordre du glorieusement misérable.

Enfin, c’est comme mourir suite à une crise cardiaque.

Et puis, dans la hiérarchie des morts qui passent dans l’au- delà, c’est les derniers.

Oui, tout en bas sur la liste de Dieu. Fallait y penser à ça !

Mourir suite à une crise cardiaque c’est si court et dérangé qu’on doit bien leur donner le temps de flotter tout comme pour traverser doucement les sept épaisseurs du ciel avant d’arriver aux portes.

On dit que c’est pas mal flotter, puis quand j’y repense les colombes aussi ça flotte.

Y’a qu’à consulter la liste des morts par crise cardiaque pour réaliser la quintessence de la chose, la chance qu’on pourrait avoir à les rejoindre.

Paul Éluard, Boris Vian, Yves Klein, Francis Bacon, Louise Bourgeois, Calder, Salvador Dali, Gustav Klimt. Des personnages tous autant merveilleux que sombre, misérablement vrais, légèrement divins.

Et les aveugles alors ?

Imagine-toi passer une vie sans voir le ciel. On dit que les cochons aussi ne voient jamais le ciel.

Et puis que j’y pense, de quelle importance pourrai relever le ciel pour un aveugle qui ne connait de sensations que le sol qu’il foule ?

Vois-tu Moha, je crois que Mabrouk ne connait de sensations que le sol de l’avenue Habib Bourguiba et celui de la mosquée Zeytouna. Puis, tout comme l’enfant qui apprend à marcher, il est vérité.

Le sol est vérité.

D’ailleurs, c’est la seule des vérités que connait l’enfant et le mendiant, les deux créatures les plus basses, les plus divines.

Un jour, un américain a offert une caméra à Mabrouk. Les amis du quartier s’en sont moqué m’a-t-on raconté.

Offrir une caméra à un aveugle, c’est comme… C’est comme offrir un CD à un sourd, ou bien tendre un micro à un muet, ou encore planter un arbre dans le désert !

 Vois-tu Moha, je ne connais que très peu d’arbres qui survivent au désert si ce n’est le palmier et l’olivier.

Mabrouk devint bon photographe. Il connaissait la lumière. Je me dis qu’il devait la connaitre si bien, après tout c’est son trop-plein qui l’a aveuglé.

On raconte de l’olivier qu’en plein désert, il rend fertile les terres qui l’entourent. Mabrouk était le meilleur photographe de l’avenue car le seul.

Des touristes de partout parcouraient les films de son polaroïd. Je m’amusais à croire qu’ils venaient de partout pour se faire prendre en photo que par lui. Oui, des pèlerins qui venaient rencontrer un saint.

Je me mis à collectionner mes autoportraits pris par Mabrouk comme on collectionnerait les archives de rencontres miraculeuses. Je ne lui adressais pas la parole, lui tendais trois pièces seulement et faisait quelques pas en arrière. Il flashait et imprimait.

Je ne lui adressais pas la parole, non.

On dit que parfois mieux vaut ne pas toucher les rêves, qu’il faut apprendre à jouir des choses non pas de ce qu’elles sont mais des rêves qu’elles suscitent.

Que nulle chose n’est ce qu’elle est.

Comprend-moi Moha, j’ai pris peur de découvrir que Mabrouk ne puisse peut-être pas être le saint que j’imaginais. Alors, j’ai décidé de ne plus descendre l’avenue Habib Bourguiba.

Des semaines ont passé, plusieurs Mabrouk ont existé dans ma tête et dans cette chose qu’on appelle imagination. Des dizaines sinon des centaines de Mabrouk aux miracles les plus impressionnants les uns que les autres.

Un jour que j’avais épuisé mon imaginaire, je pris le chemin de l’avenue.

Traversait rue du Caire avec ses marchands de figues, puis passait devant Café du Théâtre et ses hommes aux yeux voilés de verres fumés.

Je l’ai cherché par rue de Grèce à rue de la Kasbah, de la statut Ibn Khaldoun à la Porte de France ; Rien. Mabrouk n’était plus là.

Je repassais le soir, rien.

Je repassais le lendemain, rien. Puis, les jours qui suivaient, toujours rien.

Ce n’est que plus tard que j’appris qu’il avait disparu.

C’est les gens des rues qui me l’ont dit. Je n’ai pas très bien compris s’il était mort ou s’il s’était perdu.

Pour une raison qui m’échappe, je me souviens avoir espéré qu’il soit mort. Comme si la mort prématurée pour un saint était la seule issue digne d’une vie divine.

On n’a commencé à le respecter sur l’avenue que trop tard,

comme tous les saints d’ailleurs.

Disparu.

À « disparaitre » on retrouve en synonyme : s’échapper, s’éteindre, se volatiliser.

Volatiliser. Mabrouk s’est volatilisé.

Moha je t’écris et sais cette lettre irrecevable.

Lettres, mots et verbes ne sont pas vérité mais pourtant j’écris.

La mémoire est de ces choses qui disparait avec le temps, qui se volatilise comme Mabrouk.

J’écris par peur d’oublier

Il aura le temps de bien le voir ce soleil qui l’a aveuglé.

J’espère qu’il le fixera encore.

Que ce sera sans rancunes.

Par Yassine Rachidi (1) pour Maghreb Canada Express, Vol. XIX, N°01 , pages 14-15 , Janvier 2021

Note :

(1) L’auteur (Yassine Rachidi, né en 1995, à Safi; Maroc) est un artiste multidisciplinaire. Son travail – incluant écrit, photographie, enregistrement et installation  – se consacre à ‘’l’étranger’’ comme vecteur de récits surréalistes.