«

»

Mar 10

France / L’affaire Mennel : Une voix, un foulard

Je ne suis pas un amateur de l’émission de divertissement « The Voice », qui passe en prime time sur TF1, mais un ami m’a envoyé une vidéo. On y voit une jeune femme qui s’avance et chante un magnifique Hallelujah. Nul ne peut rester indifférent, à ce visage d’ange, à ces yeux bleus, et à cette voix qui donne la chair de poule.

Le foulard et la langue arabe

L’affaire Mennel, c’est encore deux poids deux mesures : Zemmour qui pousse à la haine raciale dans ses écrits, et dans les médias continue d’exercer son métier sans problème au nom de la liberté d’expression. Car après tout, que reproche-t-on à Mennel ? Elle a donné son avis sur l’attentat de Nice comme on le fait tous au coin d’une machine à café au travail, ou dans un restaurant.

Mennel a écrit sur sa page Facebook : « C’est devenu une routine, un attentat par semaine. Et toujours pour rester fidèle, le « terroriste » prend avec lui ses papiers d’identité. C’est vrai que quand on prépare un sale coup, on oublie surtout pas de prendre ses papiers. »

Tout le monde s’est posé la même question quand on nous a informés qu’un passeport d’un des terroristes de l’attentat du 11 septembre a été trouvé intact. Curieux ! Tous ces terroristes à l’image des frères Kouachi, qui laissent leurs papiers d’identité après leurs crimes.

Pourquoi Mennel ?

Je suis sûr que si on fouille dans les poubelles de tous les candidats de « The Voice », on ne sera pas déçus. Et si Mennel énerve tout ce monde, c’est parce qu’elle porte un foulard et chante en arabe une chanson de Léonard Cohen qui prêche pourtant la paix et la tolérance.

Des tentations complotistes

Comme on peut le lire dans le journal « Libération » du 18 février 2018, un article de Saïd Benmouffok, Professeur de philosophie au lycée Condorcet de Limay (Yvelines), sous le titre : « Pour lutter contre les tentations complotistes de certains de leurs élèves, les enseignants doivent d’abord comprendre pourquoi ces propos circulent et séduisent. »

L’auteur de l’article souligne : « Mennel Ibtissem aurait pu être l’une de mes élèves. Ses tweets nourris de rumeurs et contre-vérités glanées sur Internet ne sont heureusement pas la norme, sans être une exception. Ils font désormais partie du quotidien des enseignants. Ce sont des propos souvent farfelus, parfois choquants, toujours inacceptables. Pour les affronter, les déconstruire, on doit les entendre. Car comment combattre un phénomène dont on ne comprend pas le sens ? La fermeté sur les principes n’est pas la fermeture au dialogue.

Là où nous voyons des mensonges grotesques, certains jeunes esprits croient exercer leur sens critique. Des idées complotistes leur servent à contester les médias, les institutions, les pouvoirs. Et l’ignoble traitement infligé à Mennel ne fera que conforter leur lecture binaire du monde. Car le poison des comparaisons agit déjà dans les consciences, Comme par hasard, ils ont laissé chanter un juif et ont éliminé une musulmane» ; «La liberté d’expression garantit la parole des uns et le silence des autres. Sentiment d’un deux poids deux mesures, et terrible soupçon élevé au rang d’évidence : «ils» ne veulent pas de «nous». Donc «nous» ne voulons pas d’«eux». L’extrémisme religieux peut alors s’engouffrer dans la brèche identitaire. Il opposera l’islam à l’Occident, et la France aux musulmans. Perfusée aux réseaux sociaux, une partie de mes élèves se trouve dans une zone grise, tentée par le repli communautaire, le désir de radicalité et de rupture. C’est eux qu’il nous faut ramener en priorité dans le giron des valeurs républicaines. Mais leur répondre par l’exclusion serait les précipiter dans les bras d’intégristes qui n’attendent que cela. Pour contrarier les tentations extrêmes, nous autres, enseignants, n’avons d’autre arme que l’éducation. Il nous faut expliquer sans relâche le sens des règles communes, et mieux les faire appliquer. Accepter que la provocation soit souvent la compagne du jeune âge. Admettre qu’à 20 ans, on a encore le droit de se tromper. Regarder, oui, les faux pas de la jeunesse avec une part de bienveillance. Et tenir fermement ce principe : comprendre une erreur n’est pas l’excuser, mais la seule manière de la corriger.

Nos classes sont pleines de jeunes esprits en devenir, de personnalités parfois bouillonnantes, traversées de contradictions, affirmant une chose un jour et son contraire le lendemain. Dans cette matière informe, nous devons patiemment semer des graines d’intelligence et de citoyenneté. Enseigner l’exercice du doute là où l’élève attend des certitudes immédiates. L’ouvrir aux pensées complexes lorsqu’il se contente d’idées simplistes. Et savoir qu’au dehors, tous les semeurs de haine s’emploieront à détruire ce fragile édifice. Il faut imaginer Sisyphe en professeur. »

Mennel, une Française              ordinaire

Comme l’a bien analysé l’auteur cité ci-dessus, « Et pendant qu’on s’acharne sur les tweets malheureux d’une Française ordinaire, les agitateurs se frottent les mains. On les entend déjà se réjouir de ce énième épisode du feuilleton «islam». Mennel a renoncé. L’extrême droite se félicitera d’avoir fait reculer une musulmane. Les laïcards se gausseront d’avoir triomphé d’une femme voilée. Les intégristes dans les quartiers et sur Internet n’auront plus qu’à poursuivre leur travail mortifère, en répétant à chaque jeune qu’ils croiseront : «Mennel c’est ta sœur, Mennel c’est toi, Mennel c’est nous.» Car l’identification est irrésistible. Le symbole est déjà là, prêt à l’usage : Mennel, c’est une partie de la jeunesse de France à qui l’on refuse sa part de la France.

Et comme d’habitude, des enseignants se retrouveront en première ligne à devoir expliquer à leurs élèves que, non, la France n’est pas islamophobe, que la laïcité protège tous les citoyens à égalité, que la liberté d’expression est garantie dans ce pays. Ce travail, on le fera, bien sûr. Parce que c’est notre métier. Parce qu’il faut bien le faire. On le fera avec conviction, avec acharnement, en ayant tout de même à l’esprit qu’il sera encore plus difficile demain d’être entendu par nos élèves. »

Le soutien de Christiane Taubira

Dans « Le Point » du 22/02/2018, l’ancienne garde des Sceaux s’est exprimée sur « l’affaire Mennel ». Elle condamne les références intellectuelles, mais apporte son soutien à la jeune femme. Restée silencieuse jusqu’alors sur l’affaire qu’elle a « découverte tardivement », Christiane Taubira s’est exprimée, ce jeudi 22 février, sur la « polémique Mennel ». Candidate à The Voice, la jeune femme avait choisi de quitter l’émission, après que des messages complotistes postés après les attentats de 2016 ont été rendus publics, provoquant de vives réactions. Face à l’ampleur de la polémique, la chanteuse avait présenté ses excuses, affirmant avoir conscience que ses propos « étaient des bêtises », écrites alors qu’elle n’avait que 20 ans et était « choquée » et bouleversée par l’attentat de Nice. L’ancienne garde des Sceaux revient sur l’affaire en saluant d’abord l’interprétation d’« Hallelujah » (de Leonard Cohen) par Mennel Ibtissem, qu’elle qualifie d’« enchantement », avant d’en venir au fond.

« On vous reproche votre turban, disent-ils. Il vous sied délicieusement, sans rien dissimuler de votre beauté encore en éclosion. Ils vous reprochent de chanter en arabe… incultes, ils ne savent pas finir la phrase : en arabe la chanson d’un Juif magnifique », écrit-elle sur sa page Facebook. Sur les publications controversées, Christiane Taubira affirme que les « références intellectuelles » de la jeune femme (Tariq Ramadan et Dieudonné, cités dans les publications) étaient « loin d’être recommandables ». Mais elle pointe du doigt ce qu’elle estime être « le seul sujet » : « Le souci, c’est la fascination qu’ils parviennent à exercer sur de jeunes esprits, même brillants. » Si l’ancienne ministre approuve les excuses présentées par Mennel Ibtissem, elle la met aussi en garde. « Vos excuses sont la marque de votre dignité. Elles ne doivent pas vous exonérer d’une vigilance sur la sensibilité des autres, sur les plaies qui ne referment pas, sur ces cicatrices qui saignent et saigneront encore, selon les mots du poète Antara », prévient-elle.

Quant à moi, je crois beaucoup en cette jeunesse qui contrairement à nous et à nos parents, ne se laissera pas faire, car elle a du caractère, elle est digne et fière. Il faut aussi savoir être indulgent envers les jeunes. Rimbaud n’avait pas écrit jadis : « je suis jeune, tendez-moi la main. »

Mustapha Bouhaddar, pour Maghreb Canada Express, page 12, Vol. XVI, N° 3, Mars 2018

Pour lire  l’édition du Mars 2018, cliquer sur l’image:

_________________________________________________________________

Maghreb Canada Express