Par Ahmed Saber (1) (Rabat, Maroc)
L’éminent philosophe hollandais d’origine portugaise, Baruch Spinoza (1632-1677) disait : « Tout ce qui est contraire à la Nature est en effet contraire à la Raison, et ce qui est contraire à la Raison est absurde et doit en conséquence être rejeté ».
Pour enfoncer davantage le clou, presque deux siècles après, le philosophe et poète américain, Henry David Thoreau (1817 – 1862) disait : « A quoi bon avoir une maison si l’on n’a pas une planète acceptable où la mettre ». A cet égard, il sied de rappeler que Thoreau avait écrit son œuvre majeure « Walden ou Vie dans les bois » durant son séjour ou plus exactement sa retraite volontaire dans une cabane qu’il s’est construite au bord d’un lac, loin des nuisances des villes de l’époque.
Ces citations très pertinentes datent des 17ème et 19ème siècles, c’est-à-dire à un moment où l’on savait peu des effets destructeurs des gaz à effet de serre, et notamment le dioxyde de carbone (gaz carbonique-CO2) et le méthane (CH4). Ces citations ont été formulées à des moments où l’on ignorait l’intensité réelle de l’impact dévastateur et terriblement délétère de la déforestation criminelle, de l’exploitation excessive et irresponsable des terres agricoles, de la réduction alarmante des zones de pâturage et de l’exploitation abusive des ressources naturelles dont recèle la planète, de l’extension sauvage des zones urbaines au détriment des espaces verts et de la surface agricole utile (SAU) …
Actuellement, on sait pertinemment que la compréhension quasi parfaite de certaines questions pointilleuses telles que les principaux paramètres qui déterminent le climat, la biodiversité et les écosystèmes requièrent une bonne maitrise de certains détails scientifiques, une connaissance qui ne tolère aucune approximation. La climatologie et la météorologie sont « des domaines réservés » aux scientifiques hautement spécialisés et hautement qualifiés.
Mais cela ne doit pas signifier que des profanes doivent s’exclure des débats sur ces thèmes et leur impact sur un pays donné ou une Société victime d’intempéries. Chacun peut se donner le droit d’en parler, d’en discuter, mais après avoir entrepris l’effort minimum nécessaire qui lui permet de savoir de quoi il parle et sans courir le risque d’infecter le débat sur une telle question car, comme le dit un célèbre diction « la vérité sort de la bouche des enfants ». Sans être ni un enfant innocent ni un fou insouciant jouissant d’une certaine immunité, un béotien peut aussi s’exprimer sur ces questions mais en respectant les conditions requises pour une contribution utile. Un homme ou une femme utile et responsable, doit s’exprimer lorsque le milieu naturel ou nos vies sont en danger, car et comme disent deux superbes proverbes français ; «il n’est pire aveugle que celui qui ne veut pas voir, et il n’est pire sourd que celui qui ne veut pas entendre ».
La guerre perpétuelle entre l’Homme et la Nature
Depuis son existence sur cette planète, l’Homme a toujours été impliqué dans une longue et interminable guerre contre la Nature dont il dépend pour vivre et survivre. L’homme s’est impliqué volontairement ou par ignorance dans une relation conflictuelle avec la Nature. Cette lutte, mal conçue, s’est soldée par des conséquences catastrophiques qui mettent en péril la vie des êtres vivants et des végétaux sur la terre. C’est un conflit fortement déséquilibré « entre une toute petite souris et un éléphant géant ». Le plus grave, c’est que l’Homme ne réalise pas encore les conséquences désastreuses de sa lutte contre la nature. Car, en s’attaquant à la Nature, « l’Homme mord la main qui le nourrit ». L’homme est en train de perdre, mais pour des gens égoïstes, cupides, véreux et insouciants, l’Homme a réussi à dompter la Nature et la dominer … c’est tout simplement, « l’idiotie dans toute sa splendeur » !
L’on sait pertinemment que la Nature ne peut pas être complètement dominée et apprivoisée. La révolution industrielle et les énormes progrès scientifiques réalisés depuis des siècles ont permis à l’Homme de bénéficier de la générosité de la nature. Vorace de nature, l’Homme est un prédateur insatiable. Il ne cesse de s’acharner aveuglement contre les conditions nécessaires à sa propre existence sur cette planète. La Nature peut être détruite progressivement et risque de mourir à petit feu, mais elle ne peut jamais être dominée complètement. La vie sur terre dépend de la gestion rationnelle de la relation « Homme/ Nature ». Évoquer, la pression démographique, pour essayer vainement de justifier « des crimes contre la nature », est une assertion qui ne passe pas, c’est tout simplement un grand mensonge, car il est possible de relever ce défi tout en préservant les ressources naturelles requises pour notre passage éphémère sur terre.
Le climat : des notions de base
La terre est l’une des neuf planètes qui appartiennent au système solaire, une partie de l’espace dans laquelle le soleil joue un rôle prépondérant par rapport aux autres étoiles (gravitation des planètes autour du soleil). Le climat d’un pays est déterminé par plusieurs paramètres dont sa position par rapport à l’équateur (latitude). Le climat d’un pays dépend aussi de sa position géographique et notamment du territoire qu’il occupe dans l’une des hémisphères de la terre, l’altitude et le relief dominant (climat particulier de montagne souvent froid et humide), sa proximité avec les océans et les mers, et bien sûr de la répartition de l’ensoleillement etc…C’est pourquoi, le climat des pays scandinaves, situés dans l’hémisphère Nord et loin de l’équateur, est totalement différent de celui auquel sont soumis des pays africains traversés par la ligne de l’équateur, tels que le Gabon, la République du Congo, la RDC, l’Ouganda…etc… La localisation géographique d’un pays détermine son appartenance à l’une des trois principales zones climatiques à la surface du globe ; à savoir :
- la zone chaude (ou intertropicale se situant entre les tropiques du cancer, au nord, et du capricorne, au sud et comprenant notamment les climats équatorial et tropical ainsi que les déserts chauds);
- les zones tempérées situées entre les tropiques et les cercles polaires, comprenant trois climats (méditerranéen, continental et océanique) et bénéficiant de quatre saisons bien marquées ( Europe, Amérique du Nord, la Nouvelle Zélande, le Chili et l’Argentine….);
- les zones froides ou polaires, situées au delà des cercles polaires (Arctique et antarctiques).
Les caractéristiques climatiques du Maroc
Le Royaume du Maroc occupe une position géographique stratégique et très enviable. Situé à l’extrémité Nord-Ouest du continent africain directement en face du continent européen, le Maroc jouit d’une double façade maritime : la Méditerranée au Nord et l’Océan atlantique à l’Ouest. Cette exceptionnelle position géographique du Maroc a aiguisé les convoitises des puissances antiques qui ont cherché à instaurer une domination sur les régions septentrionales du Maroc et notamment les zones côtières, sans jamais chercher à trop s’aventurer pour contrôler l’intérieur du pays. C’est ainsi que le Maroc a dû faire face à l’occupation phénicienne et Carthaginoise principalement pour le commerce (8ème et 7ème siècles avant JC), Rome (l’année 40 Après JC), et enfin les Vandales, les Wisigoths et l’empire Byzantin. Le Maroc est certes un grand pays maritime, mais aussi un pays montagneux : quatre chaines de montagnes à savoir le Rif, le Moyen-Atlas, le Haut Atlas et l’Anti-Atlas s’étendent sur une importante part du territoire marocain. Le Maroc est aussi un pays non loin du grand Sahara, un vaste désert chaud situé au Nord de l’Afrique subsaharienne (La Subsaharie).
Toutes ces données naturelles déterminent le climat du Maroc. Mais, il y a aussi un facteur de haute importance qu’il ne faut pas ignorer car il s’agit d’un paramètre fondamental qui influe sur le niveau des pluies enregistrées au Maroc. C’est l’anticyclone des Açores, une zone de haute pression atmosphérique quasi permanente dont le centre est situé près de l’archipel des Açores (un archipel volcanique portugais situé en plein cœur de l’Atlantique). Le climat du Maroc dépend largement de l’anticyclone des Açores. Lorsqu’il est puissant, l’anticyclone en question bloque et repousse les perturbations pluviales en jouant le rôle d’un puissant bouclier qui provoque un temps sec et chaud pour le Maroc. Lorsqu’il faiblit (se rétracte), il laisse passer les dépressions venant de l’Atlantique, ce qui permet au Maroc de bénéficier d’un air frais et pluvieux, comme c’est le cas depuis décembre 2025.
Les périodes de sécheresse ou l’arrivée des perturbations pluvieuses dépendent de la puissance ou de la faiblesse de cet anticyclone. Selon les spécialistes, les précipitations intenses et les fortes inondations qui ont dévasté quatre provinces du Nord-Ouest du Maroc, sont dues à l’affaiblissement de l’anticyclone des Açores. Les provinces ruinées par ces inondations exceptionnelles sont les provinces de Kénitra (une trentaine de kms au Nord de Rabat), Sidi Slimane, Sidi Kacem et Larache (85 kms au Sud de Tanger). Il faut souligner que ces provinces sont des régions agricoles majeures traversées par deux des grands fleuves du Maroc à savoir le Sebou (pour la région du Gharb) et le Loukkos (pour la province de Larache). En plus des céréales, des cultures traditionnelles au Maroc, ces régions produisent des agrumes, de la betterave sucrière et de la canne à sucre, deux piliers de l’industrie sucrière du Maroc. Les provinces du Ghab et Larache produisent aussi du riz, des arachides, de la banane sous des serres en plastique ou en bois d’eucalyptus, du melon et des pastèques de grande qualité etc..
Au moment où le Maroc s’apprêtait à faire face à une 7ème année de sécheresse, le bon Dieu en a décidé autrement. De fortes pluies torrentielles se sont abattues sur le Maroc et surtout sur la région du Nord-Ouest. Ce qui y a provoqué des inondations exceptionnelles, vers la fin de janvier 2026, dans la plaine du Gharb et dans la région du fleuve Loukkos et notamment dans la ville de Ksar El Kébir, une ville moyenne du Nord-Ouest qui relève administrativement de la province de Larache.
Mais avant le Gharb et Ksar El Kébir, et plus précisément le 14 décembre 2025, de violentes précipitations orageuses ont provoqué de terribles torrents d’eaux boueuses, des crues torrentielles d’une grande intensité, et des inondations meurtrières qui ont endeuillé la ville de Safi ( 330 kms au Sud de Rabat) causant d’importantes pertes matérielles et faisant 37 morts selon un bilan dressé par les autorités locales.
Quelques heures seulement de « fortes précipitations » ont suffi pour qu’une grande partie de la ville de Safi soit complètement submergée. Selon les données livrées par la direction générale de la météorologie, le cumul des précipitations se situait à l’intérieur d’une fourchette variant entre 46 et 60 mm en 24 heures. Au Maroc et surtout pendant la saison d’hiver (Décembre- Mars), ce cumul n’est ni inédit, ni exceptionnel ni meurtrier. Il a été constaté plusieurs fois dans d’autres régions du Maroc sans engendrer une catastrophe d’une telle ampleur débouchant sur un lourd bilan humain.
Il parait que les vraies causes de cette tragédie naturelle sont à chercher ailleurs. Culpabiliser ou même diaboliser les précipitations est une mauvaise piste qui risque d’occulter les vraies causes de cette « catastrophe naturelle ». Le SDAU (schéma directeur d’aménagement urbain) et plus précisément la planification spatiale à long terme, l’entretien des infrastructures de l’assainissement collectif (réseau d’égouts), et les critères encadrant la procédure d’octroi des permis de construire (nouvelles constructions ou modifications)… sont des éléments qui peuvent fournir des réponses pour mettre le doigt sur les vraies causes des tragédies, qu’on qualifie à tort « de catastrophes naturelles », et ce pour altérer la vérité. Concernant le désastre qui a endeuillé la ville de Safi, il parait que les anciens responsables ignoraient ou, au moins, minimisaient la pertinence du proverbe russe : « l’eau n’oublie pas son chemin ». En effet, le fleuve n’oublie ni sa source ni son chemin. Le fleuve est souverain et têtu. Il ne tolère jamais une agression contre son territoire et notamment la berge et le lit majeur….
La gestion du stress hydrique, la planification agricole et la durabilité économique
Au Maroc, la sécheresse doit être considérée comme une donnée structurelle et non un simple phénomène conjoncturel. Au cours de la seconde moitié du 20ème siècle, le Maroc a traversé de longues périodes marquées par des sécheresses chroniques et des canicules suffocantes. A partir de 1975, les épisodes de sécheresse sont devenus plus longs et surtout plus fréquents. Au cours de la période allant de 1900 à 2000, le Maroc a dû faire face à 11 années de sécheresses sévères (1904,1905, 1931, 1944, 1945, 1982, 1983, 1994, 1995, 1998 et 2000. Les barrages étaient au plus bas et les nappes phréatiques ont été soumises à une dangereuse et inquiétante surexploitation. La sécheresse devint la règle et l’année pluvieuse l’exception.
La sécheresse n’était pas l’unique et effrayant ennemi des Marocains car ils ont fortement souffert aussi des crues, d’inondations dévastatrices à cause des débordements des grands fleuves tels que le fleuve Sebou à plusieurs reprises, le Moulouya à l’Est du Maroc(1963). En 1950, la ville de Séfrou a connu l’une des inondations les plus dévastatrices de son Histoire. Le 5 novembre 1965, un débordement exceptionnel de l’Oued Ziz a complètement ravagé la vallée de Ziz, une des plus belles vallées oasiennes du Sud-Est marocain qui s’étendait entre Errachidia et le désert de Merzouga. Pour lutter contre des montées de crues éventuelles, empêcher d’autres débordements dévastateurs de l’Oued Ziz et sécuriser l’agriculture dans la vallée de Ziz, les autorités marocaines de l’époque ont construit un barrage sur ce fleuve imprévisible, lequel barrage a été mis en service en 1971, soit six ans après le cataclysme de 1965. En 1995, c’était au tour d’Ourika, une paisible commune rurale du Haut Atlas, située à une trentaine de kilomètres au Sud-Est de la ville de Marrakech, de vivre le même cauchemar. Pour Ourika, le bilan des pertes humaines était lourd, puisqu’on a recensé plus de 150 morts.
Inondations dans la plaine du Gharb
Les pluies diluviennes, voire torrentielles et exceptionnelles qui se sont abattues sur la plaine du Gharb pendant plusieurs jours ont provoqué des inondations destructrices. D’immenses superficies agricoles ont été complètement submergées par des eaux torrentielles. Plusieurs douars (groupements d’habitations dans les zones rurales) ont été encerclés par d’énormes volumes d’eau. Les cultures ont été asphyxiées et l’élevage fortement fragilisé. Les petits agriculteurs du Gharb ne craignent pas uniquement le présent mais surtout le futur- proche durant lequel ils devront faire face au spectre d’une saison agricole compromise.
Après avoir vainement attendu des moments de répit ou de décrues, plusieurs paysans de la région ont dû fuir leurs huttes pour élire domicile dans la forêt. La population directement affectée par cette catastrophe a opté, certainement à contre-cœur, pour cette solution et ce, pour pouvoir survivre à ce cauchemar et protéger leur cheptel, leur précieux capital. Pour plusieurs petits agriculteurs de la plaine du Gharb, les maisons ou plus exactement les huttes ou les masures délabrées et encerclées par l’eau, ne sont plus des refuges sûrs. Pour le moment, « c’est presque le sauve qui peut ». De leur côté, les autorités locales font tout pour sauver des vies humaines, la priorité des priorités pour l’instant.
Concernant les causes de ce nouvel épisode d’inondations, on va certainement chercher à tout mettre sur le dos « des précipitations exceptionnelles », reçues pendant un court laps de temps et « culpabiliser » les débordements du fleuve Sebou qui est l’un des plus grands fleuves du Maroc. A cet égard, il sied de rappeler que le bassin de Sebou produit plus du tiers des eaux de surface au Maroc. A une certaine époque, Sebou était qualifié « de trésor nord-africain ».
Long de presque 600 kms, le fleuve Sebou prend sa source dans le Moyen Atlas. Il traverse la plaine de Fès et celle du Gharb pour se jeter dans l’Océan Atlantique près de la ville de Kénitra, la plus grande ville du Gharb, son chef-lieu et son principal centre administratif et industriel. D’ailleurs c’est pour cette raison (l’embouchure de Sebou) que le Maréchal Lyautey a jeté son dévolu sur ce site stratégique pour y fonder une nouvelle ville baptisée « Port Lyautey » pour en faire un fort militaire à proximité d’un grand port fluvial à l’aval de Sebou et tout près de son embouchure. Ce n’est qu’en 1956, l’année de l’indépendance du Maroc, que la ville « Port Lyautey » a été renommée Kénitra.
Ce que l’on doit aussi savoir c’est que le Gharb a été et reste toujours une vaste plaine alluvionnaire. Il y a longtemps et au moins au début du 20ème siècle, une grande partie du Gharb était une zone marécageuse. L’on sait aussi que les marécages sont des bouges naturels majeurs pour la reproduction des moustiques.
Il y a des faits qu’on doit connaitre, mais il y a aussi des vérités qu’on ne doit ni occulter ni ignorer. Sebou est l’un des plus grands et importants fleuves du Maroc. Son débit est renforcé par au moins 5 grands affluents dont Oued Ouargla, sur lequel a été construit le barrage Al Wahda. Mis en service en 1996, cet ouvrage d’art hydraulique stratégique est le plus grand barrage au Maroc et le deuxième en Afrique. Il a été conçu pour jouer trois rôles principaux à savoir l’irrigation des terres agricoles, la production d’énergie hydroélectrique et surtout la protection de la plaine du Gharb contre les inondations….
Mais, et c’est le grand paradoxe et le grand n’importe quoi, Sebou est parmi les fleuves les plus pollués du Maroc à cause des rejets des eaux usées domestiques et industrielles.
A Chefchaouen, une province montagneuse située dans le Rif occidental et relevant de la région de Tanger-Tétouan- Al Hoceima, de très fortes précipitations pluvieuses mais aussi neigeuses ont provoqué un fort débordement de l’Oued Laou sur les zones se trouvant à proximité de son lit mineur ou majeur, ce qui a provoqué le blocage de certaines routes de la province. Dans la ville de Chefchaouen, chef-lieu de la province homonyme, on n’a noté l’effondrement de plusieurs bâtiments.
La politique de barrages
Un barrage est un ouvrage d’art hydraulique vivant, stratégique et structurant. Il joue un rôle déterminant dans la régulation des débits et le stockage de l’eau, une ressource naturelle vitale et non substituable. Malheureusement, cette denrée naturelle irremplaçable se raréfie au fil des ans. C’est pour cette raison que la gestion de l’eau doit figurer, en bonne place, dans l’équation politico-économique et même culturelle des gouvernements vraiment responsables.
Le barrage, c’est aussi une structure indispensable. C’est un important dispositif utilisé pour le contrôle des crues, la gestion de l’irrigation pour l’agriculture, la pisciculture et l’approvisionnement de la population en eau potable. Grâce à ses lacs de retenue ou d’accumulation, le barrage joue aussi un rôle fondamental pour sécuriser l’industrie et l’énergie….
Pour pouvoir jouer pleinement son rôle positif, un barrage doit être bien entretenu, bien réparé et constamment contrôlé. Sinon, il risque de devenir un redoutable « ennemi public ». L’exemple du barrage de Marib au Yémen antique est édifiant à ce sujet, c’est une leçon instructive à connaitre et à bien méditer.
Construit vers 700 avant JC, le barrage de Marib était considéré comme une prouesse d’ingénierie. C’était un élément majeur qui permettait l’irrigation intensive de vastes terres agricoles. Le barrage en question était une parfaite illustration de la puissance de la civilisation du Royaume de Saba. Négligé, mal contrôlé et mal entretenu, le barrage de Marib s’est complètement effondré au VIème siècle. Cette catastrophe a entrainé la destruction quasi totale du système d’irrigation, la dévastation de toute une région, jadis florissante, et surtout l’exode de plus de 50.000 personnes, un chiffre hallucinant à l’époque.
C’est un exemple tristement célèbre, mais qui a l’avantage de montrer clairement que la construction des barrages n’est pas du tout une invention récente. C’est pourquoi, aucune négligence n’est tolérée lorsqu’il s’agit de la maintenance et de l’entretien des barrages car l’énorme accumulation du savoir-faire et des expériences pratiques en la matière suffisent pour mettre en œuvre une politique efficace des barrages.
Politique des barrages au Maroc
Au Maroc, le premier barrage moderne et digne de ce nom a été mis en service durant la période coloniale, et plus précisément en 1929. Il s’agit du barrage de « Sidi Saïd Maâchou » qui a été construit sur le fleuve « Oum Errabiâ » près de la ville d’El Jadida, située à une centaine kilomètre au Sud de Casablanca. A l’instar de Sebou, Oum Errabiâ est un des plus grands fleuves du Maroc. Il prend sa source des hauteurs du Moyen Atlas dans une commune rurale près de la ville de Khénifra. Le barrage susmentionné avait pour rôle de sécuriser l’approvisionnement en eau potable, l’irrigation des terres agricoles de la région de Doukkala et l’industrie…..
En 1956, le Maroc disposait de 13 grands, moyens ou petits barrages. Pour faire face aux effets néfastes d’un stress hydrique structurel, le Roi Hassan II a lancé, au début des années 60 du 20ème siècle, la politique des barrages. Cette stratégie a connu un tournant décisif à partir de l’an 2000. Ce qui a permis au Maroc d’accélérer la cadence de réalisation des barrages.
De 1961 à 1999, le Maroc a pu construire 85 barrages. Le rythme de réalisation des barrages a été nettement accéléré à partir de 1981, suite à la terrible sécheresse qui a sévi au Maroc de 1980 à 1984. Pour jauger l’ampleur et les conséquences de cet épisode de sécheresse, il suffit de savoir qu’en 1980/1981, le déficit pluviométrique a été estimé à plus de 40%.
De 2001 à 2005, le Maroc aurait construit 47 barrages. En se basant sur certaines données statistiques, on peut dire qu’actuellement, le Maroc disposerait de 145 barrages, au minimum. En s’appuyant sur d’autres statiques, on peut affirmer que le Maroc disposerait d’un patrimoine constitué de 156 grands barrages. Selon la FAO (Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture), en 2005, le Maroc disposait de 104 grands barrages, 17 petits et moyens barrages et 67 barrages ou lacs collinaires, soit un patrimoine composé de 188 ouvrages d’art hydraulique.
Abstraction faite de la pertinence ou non des chiffres avancés, ce qui est sûr c’est le fait que la politique des barrages a toujours été considérée comme un levier stratégique de résilience hydrique et de la justice territoriale. Et ce n’était par un pur hasard que Théodore Steeg, deuxième résident général au Maroc (1925-1929) avait prononcé une célèbre phrase qui résumait tout : « Au Maroc, gouverner, c’est pleuvoir ». Steeg savait pertinemment que les équilibres économiques et politiques au Maroc pourraient être mis en question à cause d’un long et douloureux épisode de sécheresse.
Un barrage ne peut remplir pleinement ses principales missions que s’il est bien contrôlé, bien entretenu et surtout bien protégé contre l’envasement (pollution par les sédiments). Les lâchers d’eau doivent être bien gérés.
La situation dans laquelle nous nous trouvons actuellement exige une approche globale à même de nous permettre de vivre dans un environnement sain et équilibré. Décorrélé de son environnement général, le barrage demeure, certes, un dispositif fondamental mais qui risque de devenir un ouvrage incapable de jouer pleinement son rôle. C’est pourquoi, la politique des barrages doit être fortement soutenue par des mesures d’accompagnement telles que la protection des cours d’eau contre la pollution et la déperdition. Le Maroc a besoin, plus qu’à l’accoutumée, d’une stratégie globale et intégrée qui lui permettra de lutte contre la déforestation. Le Maroc a besoin aussi d’une politique stricte de boisement/reboisement, et d’une stratégie d’élargissement ou au moins de sauvegarde des espaces verts dans les centres urbains en imposant « l’arbre urbain » d’ombrages tels que le mûrier à feuilles de platane, le caroubier, le saule pleureur ou même le faux-poivrier. Le Maroc ne doit pas évoluer en vase clos. Il a l’obligation de contribuer à l’effort mondial uni pour lutter collectivement contre la dégradation de l’environnement et le réchauffement climatique…etc…
L’arbre, fruitier ou non fruitier et d’ornement, est un régulateur du climat et un purificateur d’air. Il ralentit les ondes de tempêtes. L’arbre a aussi un pouvoir à ne pas négliger, c’est l’évapotranspiration, c’est-à-dire le processus par lequel l’eau terrestre est renvoyée dans l’atmosphère Ce processus naturel permet de réduire le ruissellement et de rabattre les températures locales.
En quelques années, Rabat est devenue l’une des plus villes vertes du Maroc. En 2020, elle a pu dépasser les normes et les recommandations de l’OMS concernant les espaces verts pour chaque individu. C’est un exemple à suivre ou même à imposer.
C’est pourquoi et pour le bien du pays, les principaux mots d’ordre pour le prochain gouvernement doivent être : le boisement, le reboisement et la lutte acharnée contre la déforestation.
Un fonds d’indemnisation ou de solidarité contre les catastrophes naturelles ne suffit pas pour faire face à des phénomènes naturels violents. Il faut un ministère, ou au moins une agence nationale autonome, dotée des moyens humains et matériels nécessaires qui lui permet d’évaluer les risques, d’alerter au bon moment et d’organiser les secours d’une façon ordonnée et efficace.
De par sa position géographique et ses paramètres météorologiques, le Maroc n’est pas à l’abri des catastrophes naturelles (sécheresse et canicule, inondations dévastatrices). Selon des estimations récentes de la Banque mondiale, les catastrophes naturelles coûtent au Maroc 575 millions de dollars par an. C’est un important manque à gagner pour l’économie marocaine.
Les inondations du Nord-Ouest du Maroc ne sont pas les premières. Néanmoins, elles ont eu le mérite de déclencher, pour la énième fois, un coup de semonce utile qui devrait, en principe, secouer les responsables et réveiller les consciences…. Qui vivra verra.
Au sujet de l’auteur

(1) Ahmed Saber fut second de l’ambassadeur et conseiller économique à l’ambassade du Maroc à quatre reprises : À Doha (Qatar), à Moscou (Russie), à Ottawa (Canada) et à Berlin (Allemagne), ceci sans parler de ses différentes affectations, au sein du ministère des affaires étrangères, en tant que chef de service; dont celle de chef de Service « des droits de l’Homme » à la Direction des Nations Unies (2005-2008).
Il est aussi l’auteur du Roman « Le marabout de la vallée de l’arbousier paru tout récemment à Rabat (Maroc)