Par Mustapha El Haddad, Ingénieur agronome et Ingénieur des Eaux et Forêts (Maroc)
D’abord, une évidence qu’il faut rappeler : l’origine des problèmes — comme des solutions — observés à l’aval des barrages se situe en grande partie à l’amont, dans les massifs montagneux qui dominent ces ouvrages, au niveau des bassins versants. Une réalité souvent négligée, mais pourtant fondamentale.
L’amont comme origine des crises de l’aval : Une crise de gouvernance avant d’être une crise climatique
Revenons aux faits. Après sept années de sécheresse, le Maroc est brutalement passé d’une gestion de la rareté de l’eau à une gestion de l’excès hydrique, sous l’effet de précipitations intenses, particulièrement marquées dans le nord du pays. Dès décembre 2025, les bassins du Sebou et du Loukkos ont rapidement saturé les sols et les oueds.
Les fortes pluies enregistrées dans le nord du Royaume ont ainsi placé le barrage Oued El Makhazineet du barrage El Wahdaau cœur des préoccupations hydrologiques. Selon les données du ministère de l’Équipement et de l’Eau, les apports cumulés depuis le début de la saison au niveau du barrage Oued Makhazineont atteint 972,9 millions de m³, portant son taux de remplissage à 160 %.
Cette situation exceptionnelle a entraîné des inondations aux conséquences lourdes : dégâts majeurs sur les infrastructures (routes, ponts, réseaux d’eau et d’électricité), destructions d’habitations, pertes humaines, pertes importantes de cheptel et déplacements forcés de populations. Ces événements ont profondément affecté la sécurité des personnes, la continuité des services publics et la stabilité socio-économique de plusieurs territoires.
Gestion de crise et réponse institutionnelle
Dans ce contexte de crise, il convient de saluer la gestion rigoureuse et responsable de la catastrophe par les autorités publiques. Les équipes de sauvetage ont été rapidement mobilisées sur les zones à risque, assurant des opérations d’évacuation, de secours et de protection des populations dans des conditions souvent difficiles. Le ministère de l’Intérieur a assuré une coordination opérationnelle efficace entre les différents services de l’État, les autorités territoriales et les forces de sécurité, ainsi que des volontaires permettant une réponse structurée, progressive et adaptée à l’évolution de la situation. La décrue se fera attendre, la vigilance reste de mise.
Les dysfonctionnements observés à l’aval des barrages trouvent leur origine structurelle à l’amont, dans les bassins versants montagneux qui les alimentent. La gestion actuelle, majoritairement centrée sur les ouvrages hydrauliques, ne traite pas suffisamment les causes profondes : dégradation et érosion des sols, vulnérabilité des écosystèmes, déséquilibres territoriaux et gouvernance fragmentée.
Ces événements ne relèvent pas uniquement de l’aléa climatique. Ils traduisent des failles structurelles de gouvernance territoriale et hydrique.La problématique centrale c’est que le modèle actuel de gestion de l’eau repose encore largement sur une approche sectorielle (eau, forêts, agriculture, urbanisme traités séparément),une logique curative plutôt que préventive,une faible intégration territoriale ainsi qu’une gouvernance fragmentée des bassins versants.Cette configuration limite la capacité du système public à absorber et transformer les chocs climatiques.
Et pourtant, le Rif est historiquement reconnu comme un territoire à très forte vulnérabilité environnementale. Ses sols, faiblement perméables, favorisent le ruissellement rapide des eaux plutôt que leur infiltration. Son agressivité climatique, marquée par des précipitations intenses et concentrées, sa morphologie montagneuse abrupte, ainsi que sa forte densité démographique, constituent une combinaison structurelle de facteurs de risque. Ce contexte fait du Rif un espace particulièrement exposé aux phénomènes d’érosion, de crues rapides et de déstabilisation des milieux naturels.
Le Rif : un territoire structurellement vulnérable : Un bref détour historique
Dès les années 1970 (il y a 45 ans déjà), des travaux scientifiques et études menées au Maroc ont mis en évidence la gravité du processus d’érosion dans le Rif occidental, ainsi que ses impacts directs sur la dégradation des sols, l’envasement des retenues de barrages, la perte de fertilité agricole et l’augmentation des risques hydrologiques à l’aval, sans compter les répercussions socioéconomiques de ce fléau. Ces travaux ont également souligné la nécessité d’un changement de cadre d’analyse et d’intervention.Ces études ont permis de classer les différentes régions du Maroc suivant le taux de dégradation spécifique des terres. Ainsi 4 grandes zones ont été identifiées, la région du Rif occidental (BV Loukkos) et du bas-Rif central (BV Ouergha) appartiennent à la zone où la dégradation spécifique est la plus forte (supérieure à 2.000 T/Km²/an), expliquée par une érosion très active des sols par les pluies.
Il est alors apparu clairement que les approches fragmentées, centrées sur des périmètres d’intervention sectoriels — tels que les « périmètres projet DERRO (1) » ou les « périmètres DRS (2) » — étaient structurellement insuffisantes pour traiter un phénomène systémique par nature. L’érosion ne pouvait être efficacement combattue qu’à l’échelle pertinente : celle des bassins versants (BV).
Cette approche intégrée, fondée sur une lecture territoriale globale des dynamiques des systèmes hydrologiques, écologiques, humaines et économiques, posait déjà, il y a plus de cinquante ans, les bases conceptuelles d’une gestion durable des territoires à risque. Elle appelait à une articulation étroite entre aménagement du territoire, gestion des sols, politiques forestières, agriculture de montagne et gouvernance locale — principes qui demeurent aujourd’hui d’une actualité stratégique majeure face aux défis climatiques contemporains.
D’ailleurs, les écosystèmes des bassins versants montagnards sont complexes, fragiles et très sensibles aux phénomènes érosifs ce qui plaide en faveur d’une approche globale et multidisciplinaire d’un développement durable de ces zones à travers la démarginalisation des montagnes et leur participation à l’utilisation et à la préservation des ressources naturelles et notamment des ressources en eaux, éléments fondamentales de politique du développement du Maroc.
Deux grands bassins versants structurent la région : le bassin versant du Loukkos, couvrant environ 180.000 hectares en amont du barrage Oued El Makhazine, et celui de l’Ouergha, qui s’étend sur près de 619.000 hectares en amont du grand barrage Al Wahda. Tous deux prennent naissance dans les montagnes du Rif occidental et central, constituant l’ossature hydrologique majeure du nord-ouest du Maroc.
Le barrage Oued El Makhazine, qui assure l’irrigation de la plaine du Loukkos sur près de 42.000 hectares, domine directement deux villes fortement touchées par les récentes inondations: Ksar El Kébir, partiellement vidée de ses habitants, et Larache.
Le bassin du Loukkos : un territoire à haut risque systémique (Relief, érosion, vulnérabilité et pression anthropique)
Le bassin versant du Loukkos constitue le plus vaste bassin du Nord-Ouest marocain, au nord de celui du Sebou. Il comprend, en amont du barrage, environ 180.000 hectares de terrains montagneux, caractérisés par une succession de vallées étroites et profondément encaissées, ainsi que de collines ondulées formant un relief fortement et « nerveusement accidenté ».
L’érosion des sols y est particulièrement active et figure parmi les plus élevées du pays. La dégradation spécifique des terres y est estimée à plus de 3.500 tonnes/km²/an, un niveau exceptionnellement élevé, révélateur d’une vulnérabilité structurelle majeure du territoire.
Face à cette situation, l’État marocain a, dès le début des années 1980, sollicité l’appui de la Banque mondiale pour le financement d’un Projet de développement agricole intégré du bassin versant du Loukkos, en amont du barrage Oued El Makhazine. D’importants travaux d’aménagement des bassins versants et de lutte contre l’érosion ont ainsi été engagés entre 1981 et 1988, selon une démarche participative innovante et adaptée aux réalités locales.
Cependant, l’arrêt du financement a entraîné l’arrêt des interventions. Le projet ne prévoyait aucune stratégie de sortie, ni dispositif de pérennisation institutionnelle. L’équipe de cadres hautement qualifiés — spécialistes des études de bassins versants, de la conception d’ouvrages anti-érosifs et des techniques d’aménagement — s’est progressivement dispersée vers d’autres fonctions (gestion administrative, centres techniques, responsabilités sectorielles), sans que l’administration ne puisse réellement capitaliser sur cette expertise accumulée.
L’échec de la pérennisation institutionnelle (Absence de stratégie de sortie et perte de capital humain)
Il s’agit là d’un échec majeur de gouvernance et de capitalisation institutionnelle. Plus préoccupant encore, l’Administration forestière, qui pilotait le volet aménagement des bassins versants et lutte contre l’érosion (hydrique et éolienne), s’est progressivement retirée de ce type de projets — par manque de ressources humaines, déficit de vision stratégique ou insuffisance de priorisation politique — laissant un vide structurel dans la conduite des politiques de prévention territoriale.
Ce retrait a profondément affaibli la capacité publique à traiter les causes profondes des risques hydrologiques, en rompant la continuité entre expertise technique, action territoriale et vision stratégique de long terme.
Tentatives de refondation nationale
À l’issue du Séminaire national sur l’aménagement des bassins versants, tenu en 1988 sous le pilotage de l’Administration forestière, plusieurs initiatives structurantes ont été engagées afin de refonder l’action publique dans ce domaine. Parmi les principales orientations figurent :
- la préparation du Plan national d’aménagement des bassins versants (PNABV) ;
- la création des Centres régionaux d’étude et d’aménagement (CREA) ;
- l’élaboration de programmes de recherche et la formalisation d’une approche participative adaptée à l’aménagement des bassins versants ;
- l’adoption de mécanismes de financement intégrant davantage les bénéficiaires situés à l’aval des bassins.
Le PNABV a permis, en 1996, de classer les bassins versants situés en amont des barrages Al Wahda et Oued El Makhazine parmi les cinq bassins prioritaires au niveau national, sur un total de vingt-deux bassins étudiés.
Quatre CREA ont été mis en place — Al Hoceima, Fès, Marrakech et Agadir — avec pour mission de conduire et de superviser les études d’aménagement des bassins versants, la réalisation d’ouvrages antiérosifs, ainsi que les travaux de recherche et d’innovation technique en matière de lutte contre l’érosion. Le bilan de ces centres a été globalement positif, tant en termes de production d’expertise que de structuration des pratiques professionnelles.
Plusieurs projets ont également intégré l’approche participative, notamment le Projet Oued Srou (3) et le Projet GEF-RIF (4) , avec des résultats variables mais porteurs d’enseignements significatifs sur l’implication des populations locales dans la gestion des territoires.
Toutefois, les CREA ont été rapidement dissous, entraînant la dispersion de leurs équipes de cadres et de techniciens. L’Administration forestière s’est ainsi retrouvée, une nouvelle fois, privée de ressources humaines spécialisées et d’un capital d’expertise stratégique, ce qui a profondément fragilisé la continuité de l’action publique dans le domaine de l’aménagement des bassins versants et de la lutte contre l’érosion.
Le vide juridique des territoires de montagne(Vers une politique nationale de la montagne)
Actuellement, il n’existe pas de loi-cadre dédiée au développement des zones de montagne pour combler le « vide juridique » qui freine l’investissement local. Malgré les efforts consentis (PDRZM (Programme de Développement Rural des Zones de Montagne, Fonds de Développement Rural (FDR), Tourisme durable, Stratégie Nationale de Développement Durable (SNDD 2030)), les zones montagneuses souffrent encore de disparités territoriales marquées, d’un accès limité aux services de santé/éducation et d’une forte vulnérabilité au changement climatique (sécheresses récurrentes, phénomènes climatiques extrêmes et stress hydrique). Compte tenu des événements récents (inondations, glissements de terrain, pertes humaines, taux exceptionnel de remplissage des barrages…), il est grand temps de réfléchir sérieusement à l’élaboration et la mise en œuvre d’une loi de montagne.
Cependant, une politique de la montagne ne peut prendre corps sans un portage politique et un arbitrage des plus hautes autorités du Royaume en faveur d’une telle politique élevée au rang de grand enjeu national, mobilisant l’ensemble de l’administration et des acteurs régionaux dans une démarche volontaire et participative. Un Conseil national de la montagne est à instituer pour tenir compte des spécificités des zones de montagne.
Notes
- (1) Projet DERRO : Projet de développement Rural du Rif Occidental, ayant démarré en 1962.
- (2) Périmètre DRS : Périmètre de Défense et de Restauration des Sols, menés par l’Administration des Eaux et Forêts.
- (3) Projet Oued Srou : réalisé dans le cadre de la coopération maroco-allemande (région de Khénifra)
- (4) Projet GEF-Rif : Gestion participative des écosystèmes forestiers du Rif, financé par l’UE