Par Abderrafie Hamdi (Rabat, Maroc)
À New York, une nouvelle réunion internationale sur la migration s’ouvre dans un contexte mondial tendu, où les crispations politiques semblent souvent prendre le pas sur les évidences humaines. Faut-il y voir un rendez-vous de plus dans l’agenda onusien, ou le signe discret d’un retour à la raison ? La question mérite d’être posée, tant le décalage entre les discours publics et les réalités migratoires n’a jamais été aussi grand.
La migration est une constante de l’histoire humaine. Elle n’est ni une anomalie ni une crise en soi. Pourtant, elle demeure l’un des champs les plus fragiles du droit international. Il est frappant de constater que la communauté internationale n’a réellement structuré son approche que tardivement, notamment à travers Organisation internationale pour les migrations, longtemps périphérique dans le système des Nations Unies.
Sur le plan juridique, le paradoxe est encore plus saisissant. Le seul instrument global contraignant reste la Convention internationale sur la protection des droits de tous les travailleurs migrants et des membres de leur famille. Adoptée il y a plus de trente ans, elle continue d’être largement ignorée par les principaux pays d’accueil. L’Europe et l’Amérique du Nord, pourtant au cœur des débats politiques sur l’immigration, n’y sont pratiquement pas parties. Ce déséquilibre révèle une vérité inconfortable : ceux qui façonnent les politiques migratoires globales ne sont pas nécessairement ceux qui en assument les engagements juridiques.
Dans ce paysage fragmenté, le Pacte mondial pour des migrations sûres, ordonnées et régulières, adopté à Marrakech, a marqué une étape importante. Il a permis de remettre la migration au cœur d’un dialogue multilatéral apaisé. Mais il reste non contraignant. Autrement dit, il organise un consensus sans obligation. Une diplomatie du possible, mais encore loin d’une gouvernance effective.
C’est précisément là que se joue l’enjeu de la réunion de New York : dépasser la logique déclarative pour entrer dans une logique de responsabilité. Car la migration est sans doute l’un des domaines où les idées reçues produisent le plus de politiques erronées.
Les faits sont pourtant clairs. Les migrants internationaux représentent environ 3,6 % de la population mondiale, soit près de 281 millions de personnes . Parmi eux, la majorité sont des travailleurs, des étudiants ou des membres de familles. Plus encore, les réfugiés sont majoritairement accueillis par des pays du Sud, souvent voisins des zones de crise. L’image d’une pression migratoire concentrée sur l’Europe est largement exagérée.
Autre réalité peu dite : près de 80 % des migrations africaines se déroulent à l’intérieur du continent africain. Ce fait, à lui seul, déconstruit l’idée d’un exode massif vers le Nord. Il révèle surtout une vérité plus profonde : la migration est d’abord régionale, avant d’être intercontinentale.
Pourquoi, dès lors, ces distorsions persistent-elles ? Parce que la migration est devenue un objet politique avant d’être une réalité sociale. Elle nourrit les peurs, structure les campagnes électorales et justifie des politiques de fermeture souvent déconnectées des dynamiques réelles.
Dans ce contexte, l’ONU se trouve à un tournant. Elle ne peut plus se contenter d’être un espace de dialogue. Elle doit redevenir un espace de vérité. Cela suppose de réhabiliter les faits, de promouvoir une lecture équilibrée des responsabilités, et surtout de replacer la dignité humaine au centre des politiques migratoires.
La question n’est pas de nier les défis – ils existent : gestion des frontières, intégration, lutte contre les réseaux de traite. Mais ces défis ne peuvent être traités efficacement que dans un cadre de coopération, et non de repli.
Si la réunion de New York parvient à faire évoluer, même marginalement, cette approche, alors elle marquera une inflexion importante. Non pas une rupture spectaculaire, mais un retour progressif à la rationalité.
Car au fond, la migration ne révèle pas seulement les fractures du monde. Elle révèle aussi notre capacité – ou notre incapacité – à les dépasser.
Et entre ce que disent les États, et ce que vivent les migrants, il reste encore un espace immense ; Un espace où se joue, silencieusement, la crédibilité même du système international.