Par Abderrafie Hamdi (Rabat, Maroc)

Ce qui s’est produit récemment à Caracas ne relève ni de l’improvisation ni d’un simple épisode sécuritaire. L’événement s’inscrit dans une dynamique internationale plus large, marquée par un recul progressif du droit au profit de la force, et par le retour assumé des logiques de puissance dans les relations internationales.

Le Venezuela traverse depuis plus d’une décennie une crise profonde, à la fois économique, sociale et institutionnelle. Héritier du chavisme, le pouvoir actuel porte une responsabilité évidente dans l’effondrement du pays : hyperinflation, pénuries, affaiblissement des institutions et restriction durable des libertés publiques. Le fait le plus révélateur demeure l’exode massif de la population. Près de huit millions de Vénézuéliens ont quitté leur pays, fuyant des conditions de vie devenues insoutenables, dans un État pourtant riche en ressources naturelles.

Reconnaître ces dérives internes ne saurait toutefois justifier l’opération menée par les États-Unis. Sur le plan juridique, l’action pose un problème fondamental. Ni le droit international, fondé sur la souveraineté des États et le principe de non-ingérence, ni le droit interne américain ne fournissent un fondement clair et incontestable à une telle intervention. Les références à des décisions judiciaires américaines visant le président vénézuélien relèvent davantage d’un habillage juridique que d’un véritable socle normatif. Elles servent surtout à légitimer une décision politique déjà prise.

Ce qui se joue à Caracas relève d’un affrontement plus structurel, la confrontation de deux formes de populisme.

D’un côté, un populisme de gauche latino-américain, hérité de Hugo Chávez, fondé sur la personnalisation du pouvoir, une rhétorique souverainiste permanente et une légitimité électorale de plus en plus contestée. De l’autre, un populisme de droite, incarné par Donald Trump, qui assume le rapport de force, le contournement des cadres multilatéraux et le franchissement de lignes longtemps considérées comme intangibles dans l’ordre international.

La différence est décisive. Le populisme de droite s’appuie sur la première puissance militaire, technologique et informationnelle mondiale. Dans ce rapport de force asymétrique, il ne s’agit plus d’un débat idéologique, mais d’un acte de domination stratégique, rendu possible par la capacité d’imposer un fait accompli.

La question centrale demeure alors : pourquoi maintenant ?

Le moment choisi n’est pas anodin. L’opération est intervenue dans une phase de transition institutionnelle internationale, marquée notamment par le renouvellement de cinq membres non permanents du Conseil de sécurité des Nations unies. Sans surestimer le poids de ces États, ce contexte contribue néanmoins à une moindre capacité de réaction collective immédiate et à un affaiblissement du réflexe multilatéral.

Mais l’élément le plus révélateur se situe ailleurs ,le Congrès américain lui-même a été tenu à l’écart. Cette mise à distance de l’organe constitutionnel chargé du contrôle de l’action extérieure et militaire souligne le caractère hautement présidentialisé de la décision. Elle s’inscrit dans une logique populiste assumée, où l’exécutif agit seul, au nom de l’efficacité et de la rapidité, au détriment des contre-pouvoirs institutionnels.

À cela s’ajoute la fragilité politique interne du Venezuela. Les élections de 2024 n’ont pas bénéficié d’une reconnaissance internationale consensuelle, accentuant l’isolement diplomatique du régime et réduisant sa capacité de mobilisation dans les enceintes internationales. Le contexte géopolitique global renforce cette vulnérabilité : liens assumés avec la Russie, l’Iran et la Chine, mais soutiens aujourd’hui partiellement absorbés par leurs propres priorités stratégiques.

La dimension opérationnelle confirme enfin qu’il ne s’agissait ni d’un signal improvisé ni d’une action isolée. Les méthodes employées rappellent d’autres opérations récentes : ciblage chirurgical, exploitation maximale du renseignement, coordination étroite entre services. Les informations qui ont filtré témoignent d’un niveau de préparation exceptionnel. En moins de 74 minutes, l’opération était achevée.

Au fond, ce qui se joue dépasse largement le seul cas vénézuélien. Donald Trump est engagé dans une logique de reprise en main stratégique de l’Amérique latine. Pendant des années, les États-Unis ont délaissé cet espace qu’ils ont pourtant toujours considéré comme leur arrière-cour historique; concentrant leurs priorités sur le Proche-Orient, l’Irak, l’Afghanistan ou d’autres théâtres lointains. Ce vide a été progressivement occupé par la Chine et la Russie, à travers l’investissement économique, l’influence politique et la coopération sécuritaire. Le plan américain sur la sécurité extérieure, publié à la fin de l’année, ne laisse guère de place au doute : pour Trump, l’Amérique latine constitue désormais un espace vital, qu’il s’agit de sécuriser, de nettoyer et de réordonner selon des intérêts clairement définis. Caracas s’inscrit dans cette logique. Non comme une exception, mais comme un signal : le temps du laisser-faire est terminé, celui de la reconquête stratégique a commencé.

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