Par Ahmed Saber (1) (Rabat, Maroc)

A l’instar du corps humain, les pays peuvent être mortellement attaqués par des spadassins silencieux et discrets. Ces tueurs taciturnes peuvent causer, à tout moment,  l’effondrement brusque des Etats les plus puissants, comme c’était le cas pour les puissances antiques et  médiévales telles que l’empire romain, l’empire  Byzantin et  la dynastie Ming en Chine …etc…

Pendant les temps modernes (1492- 1789) et l’époque contemporaine qui a débuté à partir de 1789, date de la révolution française, d’autres empires ont connu le même sort dramatique à cause des mêmes  facteurs destructeurs. Tel était  le cas pour l’Espagne mercantiliste au 16ème siècle, la France durant les règnes de Louis 14 (le Roi-Soleil) et surtout lors de  la période de  Louis 16 vers la fin du 18ème siècle,  et  l’empire ottoman au 19ème siècle.  

Globalement et sans entrer dans les détails, ces grands empires ont périclité à cause de l’action combinée de  plusieurs facteurs ravageurs dont notamment le pouvoir absolu, la dépréciation monétaire, l’inflation, la corruption des élites, la bureaucratie parasitaire, le déficit budgétaire endémique et  la fiscalité injuste et incohérente. En plus de ces éléments destructeurs, fossoyeurs des grandes dynasties, il y avait un autre facteur qui a provoqué  la chute des empires : c’est  la folie des grandeurs des empereurs qui ont opté pour des projets déraisonnables et faramineux.

Selon certains  spécialistes de l’histoire économique, ces facteurs-destructeurs,  qui ont abouti à la déchéance de tous les prestigieux  empires de l’Histoire,  n’agissaient pas séparément,  mais par le biais d’actions  conjointes. Évidemment, la décrépitude des anciens empires ne s’est pas produite du jour au lendemain. C’était la résultante logique  d’un long processus qui s’est étalé sur plusieurs années. Le moment de la chute définitive  dépendait de l’intensité de l’élément déclencheur, de son interaction avec les autres facteurs perturbateurs et bien sûr de la résistance et de la  réaction de la population,  qui subissait de plein fouet les conséquences néfastes  des  mauvaises politiques, mises en œuvre par ceux qui étaient au pouvoir à l’époque.

Les puissances de l’Histoire qui ont périclité  évoluaient dans des contextes historiques et des espaces géopolitiques différents. C’est pourquoi, les principales causes et l’élément déterminant de la  déchéance n’étaient  pas les mêmes pour tous ces empires. L’intensité de l’impact des  facteurs n’était pas la même pour tous les empires qui ont disparu pour laisser la place à d’autres entités juridiques et politiques. Pour chaque empire, il y avait un coefficient d’imputation qui reflète la contribution de chaque facteur à la chute finale des empires de l’Histoire durant la longue période, située entre   l’antiquité  et le début du 20ème siècle,  qui a vu l’effondrement de l’empire ottoman.

L’empire romain (27 av. J-C / 476 apr. J-C) a chuté au bout d’un long processus qui a été déclenché par la dépréciation du denier romain. Au début, le denier romain avait une grande valeur intrinsèque. Durant les premières années du 1er siècle après J-C, la monnaie romaine contenait 95% à 98% d’argent quasi-pur. Cette caractéristique a fait du denier  une monnaie  solide, très  respectée et fortement appréciée par tous les partenaires commerciaux de l’empire romain.  Pendant longtemps, la monnaie romaine était une monnaie de référence. Elle était produite principalement à partir de l’argent, un métal précieux. Mais sa forte teneur en argent a fortement baissé au fil des ans. D’une monnaie principalement en argent pur, le denier est devenu un simple alliage argent-cuivre. Ce qui a conduit à sa dépréciation et au  déclenchement du processus de la chute de l’empire romain.

L’empire romain de l’Orient ou l’empire  Byzantin (de 395 à 1204 puis de 1261 à 1453) s’était trouvé, dès le départ,  dans une situation  délicate et peu enviable. Outre les menaces des Perses, puis  celles des  arabes et des  turcs, l’empire  Byzantin était fortement  secoué par des conflits internes,  surtout religieux. L’empire  Byzantin  a chuté en 1453 suite au siège puis la prise de Constantinople (Istanbul depuis 1930) par les Ottomans. La prise de Constantinople et partant la chute de l’empire byzantin étaient prévisibles,  vu l’état de faiblesse dans lequel il se trouvait depuis des années à cause du déclin du commerce,  de l’énorme pression fiscale et de la fragilisation militaire. Ces trois facteurs ont atrophié l’empire et largement contribué à son dépérissement.

            La dynastie Ming qui a régné sur la Chine de 1368 à 1644 n’a pas périclité  à cause d’une série de désastres climatiques  ou à cause seulement du rôle politique  dévastateur des eunuques et de leur mauvaise gestion des affaires impériales. L’effondrement total de la dynastie Ming a été provoqué par des fluctuations monétaires, une forte  augmentation des impôts,  une corruption endémique et un endettement chronique, non pas pour financer des projets rentables, mais pour financer des guerres très coûteuses.  Durant le règne des Mings, la Chine qui abritait presque 100 millions d’habitants,  était l’une des civilisations les plus avancées du monde.

L’Espagne a enfoncé le premier clou dans son cercueil en  1503  à cause de la mauvaise utilisation de l’argent extrait du gisement minier de Potosi en Bolivie, qui a été considéré à l’époque comme la plus grande découverte de l’Histoire de ce  métal précieux. L’Espagne, qui figurait parmi  les pays les  plus riches du monde au 16ème siècle, a périclité à cause de la dépréciation de sa monnaie et de l’inflation causée par l’afflux  massif des métaux précieux des Amériques, des guerres coûteuses, d’un système fiscal  inefficace et d’une bureaucratie lourde qui devint un fardeau supplémentaire.

La France a entamé sa descente aux enfers à cause du pouvoir absolu et de la folie des grandeurs de Louis 14,  connu sous  le surnom « le  Roi-Soleil ». Ses successeurs, Louis 15 et Louis 16,  au lieu de rectifier les maladresses de leur prédécesseur ont continué sur la même voie,  ce qui a entraîné la chute de la monarchie, qui a été remplacée par la première République (1792- 1804). La période du règne de Louis 14 a été caractérisée par d’énormes gaspillages des deniers publics et une gabegie qui choque. Louis 14 autorisait des dépenses  colossales pour financer des guerres incessantes,  l’entretien du château de  Versailles et les exigences de la Cour,   habituée au grand luxe et aux orgies. 

 Louis 14 et ses deux successeurs, qui fermaient les yeux sur le gaspillage de l’argent public, ne faisaient absolument rien pour rénover un système financier complètement obsolète et inefficace. Ce qui entraîna une ruine financière qui était  prévisible.  La dette de l’État français devint colossale. Selon certaines statistiques de l’époque, la dette de l’État français serait estimée à 2, 5 milliards de livres. Surendetté, l’État français ne faisait  rien pour améliorer les conditions de vie de la majorité du peuple qui vivait  dans une misère insupportable et des crises de subsistance exacerbées par des famines récurrentes, des épidémies et une pression fiscale devenue  insupportable.

Au moment où le peuple était dans une atroce guerre de survie à cause de la détérioration de ses conditions de vie, l’État affectait  une grande part de ses ressources pour le financement de la vie somptueuse et ostentatoire de ses élites. Les trois rois qui ont régné sur la France à la fin du 18ème siècle ont imposé un régime politique fondé sur le  pouvoir absolu,  ce qui les amenés à commettre  des erreurs fatales. Lesquelles erreurs  ont conduit  à des bouleversements politiques et sociaux et à  la révolution française en 1789. 

 Comme les grandes puissances qui l’ont précédée, la France a souffert des mêmes  erreurs  destructrices: pouvoir absolu, mauvaise gestion et  gaspillage des ressources publiques, endettement excessif pour le financement des projets ostentatoires, déficit budgétaire abusif et une pression fiscale inégale et excessive aux dépens des couches sociales les plus démunies.

L’empire ottoman a chuté  en 1922  après avoir combattu aux côtés de l’Allemagne  lors de la première guerre mondiale.  La défaite à l’issue  de la  première guerre mondiale était une des causes du déclin  de l’empire ottoman. En plus de la défaite, d’autres causes ont contribué à la chute de l’empire ottoman dont notamment la corruption, la résistance aux réformes et surtout  l’échec du projet de modernisation de l’empire, lancé en 1839 en vue de rattraper l’occident. Dans le cadre de ce projet de très grande envergure, les responsables ottomans ont élaboré  un ambitieux programme qui dépassa, et de loin,  leurs capacités de financement.

 Parmi les grands projets programmés, il y avait la création de grandes écoles d’enseignement (médecine, formation juridique …) et le lancement des travaux pour la réalisation d’importants projets dans le domaine des infrastructures (poste, chemins de fer…). Vu l’insuffisance de ses ressources financières propres, l’empire ottoman a dû recourir aux prêts étrangers massifs. A partir de la deuxième partie  du 19ème siècle, la dette de l’empire ottoman  est devenue insoutenable, ce qui a conduit au défaut de paiement en 1875 et à la création de « l’Administration de la Dette publique Ottomane- ADPO » en 1881. L’ADPO était un organisme international qui devait  gérer  les revenus fiscaux pour rembourser les créanciers étrangers et notamment la France et le Royaume-Uni. Ainsi, l’empire ottoman a perdu sa souveraineté non pas à cause d’une guerre,  mais à cause des multiples emprunts contractés  pour financer des projets qui dépassaient largement  ses ressources propres et sa capacité de financement. Outre le financement des projets de « développement », les prêts étrangers ont été utilisés pour combler un déficit budgétaire qui est devenu structurel.

Ibn Khaldoun (1332- 1406), historien et précurseur de la sociologie,  avait développé sa propre théorie sur l’ascension et la chute des grandes dynasties médiévales.  Il estime que les dynasties  sont comme les êtres humains : elles  naissent, grandissent et meurent. Pour Ibn Khaldoun, le naufrage des empires n’est pas un événement apocalyptique, c’est un processus cyclique inévitable qui résulte de l’ébranlement de la solidarité entre les membres d’un groupe tribal.

Pour Ibn Khaldoun, les dynasties arabes qui se sont succédé dans les sociétés islamisées (les Omeyyades qui gouvernaient depuis Damas  et les Abbassides qui régnaient depuis Bagdad),  ainsi que les dynasties qui ont régné sur le Maghreb avaient presque les mêmes caractéristiques. Chaque dynastie a dû passer  par les 5 phases suivantes :

  • -La première  phase est la phase de prise du pouvoir par un chef tribal fédérateur,  soutenu par  « l’assabiyya » (esprit de groupe),   et par la « daâwa » (propagande politico-religieuse).
  • – La phase 2 est une période de prospérité.
  • – La phase 3 est la phase de l’apogée.
  • – la phase 4 est une période de gabegie. Une période de turbulences durant laquelle une poignée de responsables voluptueux et voraces s’évertuaient, sans cesse,  pour mettre la main sur une grande portion  de  la richesse du pays. En d’autres termes, c’est une période de gaspillage,  marquée par  la recherche du  luxe et des orgies.
  • – Ce qui mène à la 5ème et dernière phase et partant à la chute de la dynastie régnante à cause de la mauvaise gestion des affaires publiques et notamment la corruption,  considérée comme un « symptôme de la décadence naturelle des Etats », de l’augmentation excessive des impôts, de l’appauvrissement du peuple, de la frustration et du mécontentement de la population. Ce qui conduit à l’effritement  de « l’assabiya » et partant à la chute de la dynastie régnante qui doit laisser la place à une autre. Cette dernière doit s’appuyer sur  « l’assabiya » pour s’accaparer du pouvoir. Il n’y a pas d’autres solutions pour l’émergence d’une nouvelle dynastie, selon  Ibn Khaldoun.

Tout ça c’est du passé, mais qu’en est-il du présent ?

Selon des chiffres livrés par l’Institut de la finance internationale (IFF), la dette mondiale serait de l’ordre de 337.700 milliards de dollars à la fin du deuxième trimestre de 2025. Ainsi, la dette mondiale a dû atteindre  des niveaux alarmants  et a battu tous les records imaginables. Selon d’autres  estimations, la dette mondiale a atteint 346 000 milliards  de dollars, soit 310% du PIB mondial. Beaucoup de pays lourdement endettés, dont notamment les pays en développement, consacrent plus d’argent au paiement du service de la dette  au détriment des secteurs vitaux dont l’enseignement et l’éducation….. Enfin,  selon une estimation de la CNUCED, la dette publique mondiale serait de l’ordre de 102.000 milliards de dollars  en 2024, contre 97.000 milliards de dollars en 2023, soit une augmentation de 5000 milliards. Ce qui donne un taux de croissance de presque 5% en une année.

Pour François Valérian,  président de Transparency International, «  la corruption devient une menace mondiale en constante évolution qui ne se contente pas de saper le développement, loin de là : c’est une cause essentielle du déclin de la démocratie, de l’instabilité et des violations des droits humains ». L’indice de perception de la corruption (IPC) publié par Transparency International (TI), en février 2025, est alarmant. Les niveaux de corruption restent élevés dans le monde entier. Pire encore, la Transparency International  tire  la sonnette d’alarme car elle estime que la lutte contre la corruption s’essouffle au fil des ans.  Les donneurs de leçons doivent se taire et balayer devant leurs portes.

A l’instar de la corruption, le déficit budgétaire est devenu un phénomène mondial courant. En 2024/ 2025, de nombreux pays européens dont la France,  la Pologne et la Roumanie…  ont  dépassé le seuil de 3% du PIB national. Les USA figurent aussi sur la liste  des pays affichant des déficits élevés. Il faut rappeler que les déficits enregistrés sont principalement dus à des dépenses importantes,  notamment dans le domaine militaire.

En plus d’un déficit budgétaire élevé, les USA,   la première puissance économique au monde, ont enregistré un énorme  déficit commercial qui a atteint 1.100 milliards de dollars en 2023.

Le monde actuel souffre aussi d’une  bureaucratie parasitaire, tentaculaire et vorace.  Les labyrinthes administratifs  agacent les citoyens.  Au lieu d’essayer de trouver les solutions appropriées aux innombrables problèmes qui perturbent la vie et  les agendas des citoyens, les administrations s’efforcent  d’en  créer d’autres,  sans se soucier du manque à gagner pour le pays.

Quand on aggrave le déficit budgétaire, consciemment ou inconsciemment à cause du financement des grands projets  budgétivores mais non rentables, l’augmentation alarmante de la pression fiscale devient inévitable. Au lieu d’être un moyen pour la redistribution sociale, l’impôt devient un puissant outil  qui  appauvrit les classes démunies et sape, par conséquent,  la cohésion sociale. Quand il s’agit  des deniers publics, les responsables gouvernementaux  sont de grands dépensiers et  dilapidateurs. Au contraire, ils sont avares et radins quand il s’agit de l’utilisation du budget privé ou familial.

A cause de leur immense voracité, leur cupidité et leurs folies des grandeurs, les couches dirigeantes des  anciens empires n’ont pas pu arriver à réduire le fossé grandissant entre les recettes et les dépenses publiques et ce, malgré un recours  abusif à un système fiscal éreintant, qui dépouillait la population pauvres de leurs minces revenus et du produit de leur sueur.

Par une simple comparaison entre le passé lointain et le présent, on s’aperçoit que les classes dirigeantes dans la majorité des pays du monde contemporain ont tendance à répéter les mêmes erreurs qui ont conduit à la décadence des grandes puissances du temps révolu. Il parait que les dirigeants actuels n’ont pas tiré d’enseignement des fâcheuses leçons  du passé. 

Depuis des années, les discussions populaires tournent en boucle. Les gens avertis ne parlent que de la dépréciation monétaire et de l’inflation, surtout alimentaire, des déficits budgétaires structurels, de la dette publique, de la pression fiscale, de la bureaucratie parasitaire, du favoritisme et de la corruption…etc… Les gens savent que leurs Sociétés respectives sont gangrenées par le népotisme, la concussion, la rente,  la sinécure et l’escroquerie,  qui sont des facteurs nocifs qui anéantissent toute aspiration au développent et à des temps meilleurs.

Les hauts  responsables, qui ont la charge de concevoir  et de mettre en œuvre les politiques économiques  ne doivent pas ignorer le principe de causalité selon lequel « les mêmes causes produisent les mêmes effets ».  Ils doivent tout faire pour ne pas commettre  les mêmes erreurs qui ont fait disparaitre les grandes puissances d’antan. Les aèdes, les bardes, les laudateurs et tous ceux qui ont la flagornerie dans l’ADN doivent se taire pour inciter les responsables à mieux travailler. 

Au sujet de l’auteur :

(1) Ahmed Saber fut second de l’ambassadeur et conseiller économique à l’ambassade du Maroc à quatre reprises : À Doha (Qatar), à Moscou (Russie), à Ottawa (Canada) et à Berlin (Allemagne), ceci sans parler de ses différentes affectations, au sein du ministère des affaires étrangères, en tant que chef de service; dont celle de chef de Service « des droits de l’Homme » à la Direction des Nations Unies (2005-2008).

Il est aussi l’auteur du Roman « Le marabout de la vallée de l’arbousier paru tout récemment à Rabat (Maroc)

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