Par Abderrazaq Mihamou (Casablanca, Maroc)
Au Maroc, la passion du football a cette beauté rare: elle rassemble, elle enflamme, elle fait vibrer un peuple entier. Mais elle a aussi un défaut récurrent: sa mémoire. Une mémoire parfois courte, sélective, et souvent injuste quand l’émotion prend le pas sur la raison. Ces dernières semaines, le débat a basculé dans une direction révélatrice: une partie de l’opinion réclame la tête de Walid Regragui, sans toujours lui reconnaître ses mérites, alors même que son contrat n’est pas encore arrivé à échéance.
Un procès sans rappel des faits
Ce qui frappe, c’est la rapidité avec laquelle une dynamique médiatique et populaire peut effacer le passé récent. Regragui n’est pas un entraîneur quelconque dans l’histoire moderne du football marocain. Ses résultats, son leadership, et l’empreinte mentale qu’il a laissée sur un groupe de joueurs sont des acquis tangibles. Pourtant, depuis quelque temps, une partie de la presse sportive , malheureusement suivie par une frange du public , semble avoir subitement oublié les exploits de celui qu’on a surnommé « Rass l’avocat ». On ne débat plus de ses réussites: on ne parle que de sa sortie.
Or, dans une lecture équilibrée, on peut critiquer certaines décisions sportives, discuter des choix de jeu, et questionner la suite du projet, sans tomber dans le déni de ce qui a été construit.
Skitioui ou Ouahbi: le suspense… sans opposition des connaisseurs
La question du successeur alimente un suspense national: Skitioui ou Ouahbi ? Les connaisseurs, eux, ne s’opposent frontalement à aucun des deux. Et c’est important de le dire: le débat n’est pas forcément une affaire de compétence individuelle. Le prochain sélectionneur peut être solide, pertinent, même inspiré.
Le vrai risque est ailleurs.
Le piège du “process” Regragui: difficile à effacer
La mécanique lancée par Regragui, sa méthode, sa manière de fédérer, son discours, son rapport au vestiaire, l’habitude de gagner “avec lui”, a imprimé les têtes. Ce “process Regragui” ne se remplace pas en claquant des doigts. Et s’il y a blocage demain, ce ne sera pas nécessairement par manque de compétence du remplaçant, mais parce que l’empreinte psychologique d’un cycle victorieux colle à un groupe.
Changer à trois mois d’une Coupe du monde, c’est prendre le risque d’un décalage: un nouveau staff doit installer ses repères, ajuster ses certitudes, et surtout obtenir une adhésion immédiate. Or, le football international ne pardonne pas les transitions précipitées.
À trois mois de la Coupe du monde : une erreur de timing
Sur le plan de la gestion, la décision interroge. Trois mois avant l’échéance, est-ce vraiment le moment de casser un cadre ? Beaucoup y voient une “belle erreur”, non pas parce qu’un autre coach serait incapable, mais parce que la fenêtre est trop courte pour réinitialiser sans casse.
Certes, il se dit aussi que Regragui aurait été demandeur de partir à plusieurs reprises. Mais même dans ce scénario, la communication et la gestion institutionnelle comptent: quand il y a eu des démentis autour d’une démission, puis une séparation qui ressemble à un lâchage, l’image renvoyée est forcément brouillée. Et dans un projet sportif, la stabilité vaut parfois autant que le talent.
Le libérer maintenant: un service rendu… et une responsabilité assumée
Paradoxalement, le libérer à trois mois de la fin de son contrat peut lui rendre service. Un coach de son profil rebondit rarement dans l’ombre. Walid Regragui restera dans les annales, et l’histoire finira par remettre les choses à leur place: ce qu’il a apporté à la sélection marocaine ne se résume pas à une série de matchs, mais à un changement de mentalité.
Et si demain l’équipe nationale réalise des performances médiocres en Amérique, il faudra être cohérent: personne n’aura le droit de s’en prendre à lui. Parce qu’à partir du moment où l’on rompt un cycle si près de l’échéance, la responsabilité bascule logiquement sur ceux qui ont choisi le timing, et sur ceux qui ont alimenté la pression jusqu’à rendre la rupture inévitable.
critiquer positivement, oui – effacer, non
Le football marocain gagnerait à apprendre une discipline difficile: la nuance. Regragui n’est pas au-dessus de la critique, mais il mérite mieux que l’amnésie collective. Skitioui ou Ouahbi peuvent réussir, mais ils hériteront d’un vestiaire marqué par une méthode et une relation particulière à la victoire. C’est cela, le vrai enjeu.
Walid, lui, rebondira. Dans une grande équipe qui saura apprécier ses compétences de coach. Et le temps, comme souvent, fera le tri entre l’instant et l’histoire.