Par Abderrafie Hamdi (Rabat, Maroc)
« En l’absence d’un pouvoir commun, les hommes vivent dans une guerre de chacun contre chacun. » — Thomas Hobbes
La phrase de Hobbes traverse les siècles parce qu’elle décrit moins une époque qu’une tentation permanente de l’histoire : celle d’un monde où la force reprend le dessus lorsque la règle s’efface.
Ce qui se déroule aujourd’hui au Moyen-Orient nous place précisément devant cette interrogation. Non pas seulement celle d’un nouveau cycle de tensions militaires, mais celle d’un basculement plus profond : que devient l’ordre international lorsque le droit cesse d’en être la boussole ?
Les frappes menées par les États-Unis et Israël contre l’Iran en dehors de tout mandat du Conseil de sécurité, auxquelles répondent des opérations iraniennes visant plusieurs États de la région, illustrent cette dérive. Pris isolément, ces épisodes peuvent être lus comme les séquences d’une confrontation stratégique classique. Mais leur accumulation dessine autre chose : un paysage où la référence au droit devient secondaire.
Depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, le droit international n’a jamais été un rempart absolu contre la guerre. Les violations ont existé, parfois nombreuses. Mais une règle demeurait : même ceux qui la contournaient éprouvaient le besoin de s’y référer. Il fallait au moins justifier l’action, invoquer une légitimité, donner l’apparence du droit. Ce réflexe semble aujourd’hui s’émousser. Le droit n’est plus seulement contourné ; il est de plus en plus ignoré.
Dans ce contexte, l’Organisation des Nations unies apparaît souvent réduite à un rôle d’observateur. Créée pour empêcher précisément ce type de dérives, elle semble désormais condamnée à constater les crises plutôt qu’à les prévenir. Le système de sécurité collective imaginé en 1945 se heurte à un monde où les rapports de puissance reprennent l’initiative. Mais réduire cette évolution à une simple crise diplomatique serait une erreur.
Le droit international n’est pas seulement un ensemble de règles techniques organisant les relations entre États. Il représente l’une des grandes conquêtes politiques de l’humanité : la tentative de limiter la violence et de soumettre la force à une norme commune. Lorsque ce cadre se fragilise, ce n’est pas seulement une règle qui disparaît. C’est une idée qui vacille.
Car le droit ne tient pas uniquement par les textes. Il tient par la croyance partagée qu’il doit être respecté. Et lorsque cette croyance se fissure au sommet du système international, ses effets dépassent rapidement la scène diplomatique. Le signal envoyé aux sociétés est clair : si les puissances agissent hors du droit sans conséquence réelle, alors la règle devient relative. Elle cesse d’être une obligation pour devenir une option.
Dans la séquence actuelle, les responsabilités sont multiples. Les États-Unis, en raison de leur position centrale dans l’ordre international, portent une responsabilité particulière lorsqu’ils privilégient la logique de puissance au détriment de la légalité internationale. L’Iran, de son côté, contribue également à transformer la région en espace d’affrontement permanent par ses interventions et par des actions qui visent directement d’autres États.
Ces responsabilités ne se neutralisent pas ; elles s’additionnent. Et leur accumulation produit un effet commun : l’érosion progressive du cadre juridique qui organise la coexistence internationale.
Certains pourraient penser que cette transformation restera cantonnée aux relations entre États. L’histoire montre pourtant le contraire. Lorsque le droit s’affaiblit dans l’ordre international, il finit souvent par s’affaiblir aussi à l’intérieur des sociétés. Car l’État moderne repose sur un principe simple : la force n’est légitime que lorsqu’elle est encadrée par la loi.
Or si le droit a représenté l’une des grandes tentatives de l’humanité pour contenir sa propre violence, son effacement ne signifie pas seulement le retour des conflits. Il annonce un monde où ces conflits ne reconnaissent plus de limites. Et dans un tel monde, ce qui se fragilise n’est pas seulement un équilibre politique : c’est l’une des conquêtes les plus précieuses de la civilisation.