Par Abderrafie Hamdi (Rabat, Maroc)

Ce qui se tient le 26 Mars 2026, à Londres, n’est pas un événement de plus. C’est un signal.

À Churchill Room, the House of Commons, à Westminster, sans mise en scène excessive, se pose une question que l’on contourne trop souvent : Que faire de l’usage politique du religieux ? Non pas de la religion elle-même — dont la liberté est reconnue et protégée — mais de ce qu’elle devient lorsqu’elle est mobilisée comme instrument de pouvoir.

Car le problème est là.

Le droit international protège la liberté de religion ou de conviction. Il dit peu, en revanche, de ce qui se passe lorsque le religieux est utilisé pour justifier des discriminations, figer des identités ou déplacer des conflits vers un terrain où le compromis devient impossible.

Ce silence n’est plus tenable.

L’initiative portée par BPUR International prend ce point de départ au sérieux. Elle ne cherche ni à marginaliser le religieux, ni à le sanctuariser, mais à poser une question simple : à partir de quand son usage devient-il incompatible avec les principes fondamentaux du droit ?

La réponse ne peut pas rester théorique.

Elle appelle un travail de définition, de qualification, puis — inévitablement — de régulation.

C’est là que le débat change de nature.

Il ne s’agit plus seulement d’affirmer des libertés, mais d’en penser les limites dès lors qu’elles interfèrent avec le politique. Et, surtout, d’accepter que toutes les formes d’invocation du religieux ne se valent pas. L’histoire le rappelle avec constance.

Aucune société n’a été épargnée par l’imbrication du religieux et du pouvoir. Et aucune n’en est sortie par l’effacement du religieux. Les équilibres durables ont toujours reposé sur des formes de régulation, permettant à la fois la coexistence et la limitation. Aujourd’hui, le contexte rend cette exigence plus pressante.

Dans de nombreux conflits, le recours au religieux ne se contente plus d’accompagner les tensions : il les radicalise. Il transforme des différends politiques en affrontements d’absolu, où céder devient presque impossible.

Face à cela, l’alternative est claire : continuer à traiter les conséquences, ou commencer à s’attaquer aux mécanismes. C’est précisément ce que tente la démarche engagée à Londres. Non pas en imposant un modèle, mais en ouvrant la voie à des standards communs capables de distinguer entre usage légitime et instrumentalisation.

La Déclaration de Marrakech de 2016 avait marqué une étape importante – et, à bien des égards, pionnière.

Centrée sur la protection des minorités religieuses dans les pays à majorité musulmane, elle proposait une relecture de cette question à partir de référents internes, dans un contexte où ces enjeux sont particulièrement sensibles. Qu’elle ait émergé d’un pays musulman n’est pas anodin : cela lui conférait une légitimité singulière, en inscrivant la réflexion dans un cadre à la fois culturel et normatif. Elle relevait toutefois d’un registre déclaratif, sans portée juridiquement contraignante. Le pas envisagé aujourd’hui est d’une autre nature.

Il ne s’agit plus seulement d’affirmer des principes, mais d’examiner les conditions de leur traduction en normes internationales plus structurées, voire contraignantes. Autrement dit, passer du discours à la règle.

Ce passage ne va pas de soi.

Les conceptions du rapport entre religion et politique restent trop diverses pour qu’un consensus s’impose rapidement. Et la tentation sera grande de voir dans cette démarche une remise en cause d’équilibres établis.

Mais l’argument ne tient qu’un temps. Car ce qui est en jeu n’est pas la place du religieux, mais les usages qui en sont faits lorsqu’ils portent atteinte aux droits. Refuser d’ouvrir ce chantier, c’est accepter que cette zone grise perdure. C’est laisser se multiplier des situations où le religieux sert de justification à ce que le droit condamne par ailleurs.

Londres ne tranchera pas.

Mais si cette rencontre permet de clarifier les termes du problème et d’esquisser un cadre commun, elle aura déjà déplacé le débat là où il doit être : du côté de la responsabilité. Car la question n’est plus de savoir s’il faut protéger la liberté religieuse. Elle est de savoir comment empêcher qu’elle soit invoquée pour restreindre celle des autres.

By AEF