Madame la Ministre,
J’ai découvert votre entretien diffusé par BBC dans un lieu singulier, à quelques pas du mausolée de Sidi Ahmed Tijani .Là, Marocains et Sénégalais se croisent sans distinction, dans une même sérénité.On ne s’y demande pas d’où viennent les gens, mais ce qui les unit.
C’est en sortant de ce lieu que j’ai écouté vos propos.
Et une idée simple s’est imposée : Certaines relations entre les peuples sont trop profondes pour être réduites à un événement, fût-il majeur.
Ibn khaldoun parlait d’un lien de cohésion qui dépasse les circonstances.C’est ce lien qui m’est revenu à l’esprit.
Madame la Ministre,
Votre intervention affirme une position.
Mais elle laisse aussi apparaître un déséquilibre : l’affirmation l’emporte parfois sur la démonstration.
Qualifier une décision d’« erronée » ou d’« illégale » ne suffit pas.
Encore faut-il en exposer précisément les fondements.
Or le droit, depuis Montesquieu repose sur une exigence claire : dissocier la conviction de la démonstration, et maintenir à distance l’émotion comme le pouvoir.
Vous considérez que la première décision de la CAF était juste, et que celle rendue en appel ne l’est pas.
Mais le droit n’est pas un instant figé.
C’est un processus.
On ne peut pas valider une étape et rejeter la suivante sans interroger l’ensemble du mécanisme.
Madame la Ministre,
Vous affirmez votre confiance dans le Tribunal Arbitral du sport .C’est un point essentiel.
Mais cette confiance suppose une cohérence.
Car dans le même temps, le débat s’intensifie sur le plan médiatique.Le ton monte.La pression s’installe.
Dès lors, une question s’impose :
si la justice est saisie, pourquoi ne pas lui laisser le temps d’agir ? La confiance ne se proclame pas à moitié.
Madame,
Vous avez également affirmé que « le match s’est joué sur le terrain ».C’est une évidence… mais une évidence partielle.
Le terrain produit un résultat.Le droit, lui, examine les conditions dans lesquelles ce résultat a été obtenu.
En matière disciplinaire, un principe constant s’impose :
la reprise du jeu ou l’achèvement d’un match n’effacent pas nécessairement une irrégularité initiale, lorsque celle-ci a déjà produit ses effets.
Autrement dit,ce qui compte n’est pas seulement l’issue,
mais l’équilibre de la rencontre.
Comme le rappelait Aristote :la justice ne consiste pas à constater, mais à rétablir un équilibre.
Madame la Ministre,
Un autre point appelle à la prudence : celui des ressortissants sénégalais poursuivis.
Le devoir de protection de l’État est légitime.
Il est même attendu.
Mais lorsque ce sujet est évoqué avec des échéances précises, notamment autour du 30 mars,
le discours change de nature.
Il peut être perçu non plus comme une assistance,
mais comme une attente, voire une pression.
Or la justice ne suit ni le calendrier politique,
ni l’émotion publique.
Elle suit ses propres règles.
Madame,
Votre intervention se situe à la croisée de plusieurs registres :juridique, politique et médiatique.
Dans ces situations, les faits ne circulent jamais seuls.
Ils sont interprétés, amplifiés, parfois déplacés.
C’est précisément dans ces moments que la parole publique doit rester mesurée.
Pour que le droit demeure le droit.
Et que la politique ne s’y substitue pas.
Madame la Ministre,
La force d’un État ne tient pas seulement à sa capacité à défendre ses positions.
Elle tient aussi à sa capacité à distinguer ce qui doit être dit… et ce qui doit être laissé au juge.
Car, au fond,la justice ne se mesure pas à l’intensité du discours,mais à la justesse de l’équilibre.
Je repense, pour conclure, à cette image initiale.
À ce lieu où tout semble plus simple.
Peut-être est-ce là que se trouve l’essentiel :
dans ce qui nous unit,bien plus que dans ce qui nous oppose.
Je vous prie d’agréer, Madame la Ministre, l’expression de ma considération distinguée.
Abderrafie Hamdi
Citoyen marocain attaché à la fraternité sénégalaise.