De Abderrafie Hamdi (Rabat, Maroc)

Monsieur Pape Thiaw

Votre départ de la sélection sénégalaise relève, en apparence, de la logique ordinaire du football. Un entraîneur obtient des résultats, il reste. Il échoue, il part. Rien de plus banal dans un univers où la mémoire est courte et où le prochain match efface souvent le précédent.

Mais votre cas ne se réduit pas à une élimination en Coupe du monde ni à un bilan technique. Il renvoie à une question plus large : qu’attend-on réellement d’un sélectionneur national ?

Il ne suffit pas de préparer une équipe, de choisir un système de jeu ou de lire les faiblesses de l’adversaire. Un sélectionneur porte une autorité qui dépasse largement la tactique. Il encadre des joueurs, influence des supporters et représente, qu’il le veuille ou non, une part de l’image de son pays.

C’est précisément là que commence la responsabilité.

Le football accepte la contestation. Il vit même de débats interminables sur l’arbitrage, l’injustice, les erreurs humaines et la frustration. Mais il repose aussi sur un principe fondamental : tous les acteurs restent dans le jeu, y compris lorsque la décision leur paraît insupportable.

Le véritable test d’un leader ne survient pas quand tout lui est favorable. Il arrive lorsque la colère, le sentiment d’injustice et la pression collective menacent de prendre le dessus. À cet instant, le rôle du chef n’est pas d’amplifier l’émotion. Il est de lui donner une limite.

L’histoire du sport distingue ceux qui ont su transformer leur influence en force de rassemblement. Nelson Mandela a compris que le rugby pouvait contribuer à réparer une société divisée. Didier Drogba a compris que la notoriété d’un joueur pouvait servir la paix civile. Leur mérite n’était pas seulement d’être populaires. Il était d’avoir compris que la puissance symbolique oblige.

Dans votre cas, un geste de contestation a produit des effets qui ont largement dépassé le terrain. Ce qui aurait pu rester un épisode sportif est devenu un point de rupture émotionnel entre deux publics qui entretenaient jusque-là une proximité particulière.

Le malaise n’est pas imaginaire. Il s’est prolongé dans les commentaires, les réseaux sociaux, les discours politiques improvisés et, plus récemment, dans l’attitude des supporters pendant la Coupe du monde. Beaucoup ont constaté qu’entre Marocains et Sénégalais, l’enthousiasme spontané pour l’équipe de l’autre n’était plus tout à fait le même.

Vous n’êtes évidemment pas responsable de chaque excès, de chaque insulte ou de chaque récupération. Mais un dirigeant ne peut être jugé uniquement sur ses intentions. Il l’est aussi sur les conséquences prévisibles de ses choix.

C’est cela, le leadership : accepter que sa liberté d’action soit réduite par l’influence que l’on exerce.

Votre départ appartient à la Fédération sénégalaise. Votre place dans la mémoire collective relève d’un autre jugement. Les peuples admirent leurs champions, mais ils respectent surtout ceux qui savent donner du sens à leur victoire comme à leur défaite. Ils élèvent les dirigeants qui incarnent leurs valeurs. Ils finissent aussi par écarter ceux dont l’ego, la colère ou l’impulsivité deviennent plus grands que la mission qui leur a été confiée.

Un match peut être oublié. Un score peut disparaître. Une erreur d’arbitrage peut devenir un simple souvenir d’archives. Mais la manière dont un leader se comporte au moment de la tension reste souvent plus longtemps que le résultat.

Vous avez perdu votre poste après la Coupe du monde. Pourtant, le vrai verdict ne portera ni sur une formation tactique ni sur un classement. Il portera sur une question plus simple : dans le moment où votre responsabilité était la plus grande, avez-vous protégé le jeu ou l’avez-vous fragilisé ?

Le football produit beaucoup de vainqueurs. Il produit beaucoup moins de leaders.

 

By AEF