Par Saïd Charchira (1) (Düsseldorf, Allemagne)

Alors que le Moyen-Orient ne finit pas de s’embraser de nouveau, il me semble important de comprendre ce qui se passe aujourd’hui dans cette région du monde. Une région qui représente à peine cinq pour cent de la population mondiale, mais qui à chaque fois qu’elle s’enflamme, fait trembler l’économie de la planète toute entière. Ce n’est pas un hasard géopolitique, c’est une architecture qui a pour nom : « le pétrole-dollars », sur lequel j’avais écrit et publié un article le 30 mars de cette année.

On sait, qu’il a des guerres visibles ou l’on voit les chars, les avions, les ruines, etc… et il y a des guerres invisibles. Celles que l’on ne montre jamais, mais qui sont stratégiques, économiques, politiques et parfois de politique intérieure, dont les décisions ne sont jamais expliquées. La guerre qui se déroule aujourd’hui, sous nos yeux au Moyen-Orient est les deux à la fois.

Pour comprendre, comment on est arrivé là, il faut remonter au fil des décisions qui ont construit cette crise géopolitique explosive. Tout a commencé avec le premier mandat de Trump en janvier deux-mille-dix-sept et le retrait des USA de l’accord nucléaire iranien, ainsi que l’assassinat du général Iranien Souleimani en janvier 2020, par le même Trump. Puis, depuis son retour à la maison blanche en janvier deux-mille-vingt-cinq, Trump reprend le dossier Iranien, mène des frappes en profondeur sur les installations nucléaires iraniennes en juin 2025 et poursuit une logique de pression maximale sur les Mollahs. L’idée était d’isoler Téhéran économiquement, militairement et diplomatiquement. Autrement dit, forcer le régime à négocier depuis une position de faiblesse totale et obtenir un accord nucléaire qui serait le grand triomphe de sa présidence.

Un plan qui avait une logique et une certaine cohérence stratégique, mais qui avait un défaut fondamental qui réside dans une méconnaissance totale de la culture et de la mentalité des Iraniens. En effet, l’Iran ne pourrait jamais accepter de négocier depuis une position de faiblesse. Au contraire, l’Iran sous pression maximale, résiste, accumule, fait du détroit d’Ormuz sa carte maitresse et attend le moment ou la résistance devient plus couteuse pour l’adversaire que pour lui-même. D’autant plus que

les Houris viennent d’annoncer leur intention de contrôler tout passage de la mer rouge. Selon les analyses citées par foreign policy et le council on foreign relations, ce moment est peut-être en train d’arriver.

En effet, selon les informations apportées par Reuters ainsi que par  l’associated Presse, et confirmés par les sources au département d’état americain, l’Iran avait en juin deux-mille-vingt-six enrichi suffisamment d’uranium pour être techniquement capable de produire plusieurs ogives nucléaires dans un délais que les experts en non-prolifération qualifient de semaines et non de mois. C’est que, les inspecteurs de l’AIEA ont perdus l’accès complet à plusieurs sites nucléaires iraniens, depuis fin deux-mille-vingt-cinq. Ils n’opéraient qu’avec une visibilité partielle sur un programme qui selon les renseignements occidentaux cités par le New York Times, avaient continué à progresser pendant toutes les années de pression et de négociation. Cela n’est ni une hypothèse, ni un scenario d’avenir, expliquent les experts avertis. Si cela se confirme, on peut dire qu’on s’approche dangereusement d’une troisième guerre mondiale.

C’est que le président Trump, semble avoir pris des décisions qui le mettent aujourd’hui devant plusieurs scenarios, dont les conséquences sont difficiles à calculer. Car, dans les guerres modernes, ce n’est pas seulement une histoire de missiles et de négociation diplomatique, c’est aussi une histoire de piège, de calculs impossibles, d’alliances et de stratégie. Or, le président Trump a misé toute sa présidence sur une vision du monde qui est en train de se désintégrer sous ses pieds. C’est dire que la décision qu’il doit prendre est la plus lourde de conséquences. Car, escalader ou reculer, frapper ou ne pas frapper, ont dans les deux cas, un prix que personne ne pourrait encore calculer.

A partir de là, on peut imaginer la position dans laquelle se trouve Trump, qui avait promis que sa fermeté, sa politique de pression maximale, produiraient des résultats que les administrations précédentes n’avaient pas réussi à obtenir. Or, il se trouve aujourd’hui avec un Iran plus proche de la bombe nucléaire qu’il ne l’était quand il a déchiré l’accord de deux-mille-quinze. Le danger est que, si l’Iran produit des ogives nucléaires, même en petite quantité, il n’hésitera pas à les utiliser, si les USA n’arrêtent pas leur bombardement militaire. Dans tel cas, une seule ogive, tirée sur les installations nucléaires Israéliennes suffirait à mettre en danger l’existence du plus proche allié des USA, ce qui pourrait déclencher une troisième guerre mondiale.

Aujourd’hui, parmi les options dont disponible le président Trump, chacune est un piège à leur manière. Elles ont un coût que ses conseillers n’arrivent pas à quantifier avec certitude. Car, l’option de cibler de nouveau les installations nucléaires iraniennes enterrés sous des mètres de béton et de Roche, n’éliminerait pas le programme nucléaire iranien, mais seulement le retarder d’un an à trois ans dans le meilleur des scenarios. C’est ce que les analyses publiées par le Belfer Center à Harvard et le Carnegie Endowment for International Peace expliquent. Dans tel cas, l’Iran pourrait accélérer ouvertement son programme nucléaire et se retirer de tous les cadres de non-prolifération.

L’option de la reprise des pourparlers avec Téhéran via des intermédiaires, pourrait avoir un prix politique exorbitant pour le président Trump. En effet, après des années de rhétorique, de pression maximale, après avoir qualifié tout accord avec l’Iran de capitulation et après avoir montré sa dureté comme une démonstration de force américaine, il serait perçu par sa base électorale, par ses alliés régionaux et par ses adversaires comme un recul humiliant. La non acceptation par Téhéran d’un accord qui serait présenté dans la rue Iranienne comme une capitulation, vient compliquer la donne.

L’option que semble avoir choisi le président Trump, est le statuquo. C’est à dire, maintenir la pression, continuer les sanctions, continuer à menacer, mais à mener des frappes limitées et laisser la situation se dégrader lentement en Iran, espérant qu’une crise interne dans le pays ouvre une fenêtre et crée une opportunité. Cependant, le problème avec le statuquo est qu’il n’est pas statique, chaque semaine qui passe sans décision est une semaine pendant laquelle l’Iran enrichit davantage d’uranium, pendant laquelle le seuil nucléaire se rapproche et pendant laquelle l’option d’une éventuelle frappe militaire efficace se rétrécit. Le statuquo est un choix avec ses propres conséquences, seulement plus lentes et moins visibles. Voilà le piège dans lequel se trouve Trump et avec lui l’économie mondiale.

A rappeler, que les choix du président Trump ne peuvent ignorer Israël, qui n’a jamais cesser d’exercer une pression constante et documenté sur lui pour une action plus décisive. C’est dans ce sens, que le vice-président J.D Vince, vient de déclarer publiquement qu’Israël dépense une fortune pour saboter tout accord avec l’Iran, afin que la guerre puisse se poursuivre dans la région. Une première dans les relations USA-Israël. Telle est la situation devant laquelle se trouve l’homme qui avait promis aux américains de mettre fin aux guerres, de régler le conflit Ukrainien en 24 heures et de résoudre rapidement le conflit au Moyen-Orient.

En choisissant le statuquo, il me semble que Trump a finalement compris que ce qui serait une victoire stratégique pour Israël dans un scenario de frappe militaire décisive, pourrait simultanément être un désastre opérationnel pour les États-Unis.  En effet, via ses proxys qui continuent de se réarmer, l’Iran pourrait déclencher une vague de représailles régionale et notamment au Liban, en Syrie, en Irak. Ce scenario met en danger la vie des dizaines de milliers de soldats américains, qu’hébergent les bases américaines dans la région. Cette divergence d’intérêts entre Washington et Tel-Aviv est certainement la variable la moins discutée publiquement, mais la plus importante dans la crise actuelle.

Par ailleurs, Trump qui doit prendre ses décisions dans un espace ou plusieurs logiques rationnelles mènent à des conclusions différentes et parfois contradictoires, comment peut-il réconcilier le discours de redonner sa grandeur à l’Amérique avec la réalité d’un Moyen-Orient ou chaque option disponible, comporte un risque que ses propres généraux ne peuvent maitriser. C’est la question que la presse mondiale se pose, c’est la question que ses alliés régionaux se posent en privé et c’est la question que des millions d’américains, dont des dizaines de milliers de soldats déployés dans la région se posent.

Pendant que tout cela se joue à Washington et à Tel-Aviv, un autre acteur observe avec une attention particulière. Il s’agit de la Chine, premier importateur de pétrole iranien, malgré les sanctions américaines et principal partenaire économique de Téhéran. La Chine est l’acteur le plus intéressé par une déstabilisation durable de la présence américaine au Moyen-Orient. Selon les analyses du Council on Foreign Relations et de l’international Crisis Group, toute escalade américaine contre l’Iran renforcerait immédiatement la position chinoise en Iran, accélèrerait le pivot iranien vers Pékin et créerait une situation ou les États-Unis se retrouveraient à gérer une guerre régionale, pendant que la chine consoliderait silencieusement ses positions économiques et diplomatiques dans la région. Ce n’est pas de la théorie géopolitique abstraite, c’est le calcul que les analystes du pentagone eux-mêmes décrivent dans des documents cités par foreign affair.

Quant au Congrès americain, il ne fait que découvrir les décisions de sécurité nationale en même temps que la presse. Pourtant, c’est l’institution constitutionnelle chargé de déclarer la guerre et de contrôler l’exécutif. Ce genre de flou sur les décisions qui engagent les troupes américaines et qui peuvent avoir des répercussions régionales et mondiales et précisément le genre de questions auxquelles les institutions démocratiques sont censées répondre. Actuellement, ces institutions semblent opérer dans un brouillard délibérément entretenu. Voici ce qu’on retient de tout ce dossier.

Saïd Charchira (1) est ex-professeur en Histoire politique, ancien directeur du centre européen de recherche et d’analyse sur la migration, auteur, acteur et observateur de la scène migratoire.

Coordonnées : E-Mail: charchira@ gmx.net . Site Web : www.charchira.com

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