Par Moha ENNAJI (1) (Fès, Maroc )
Les événements tragiques qui se sont déroulés aux abords de la frontière de Ceuta ces dernières années, notamment lors des mouvements migratoires massifs de mai 2021 et du 30 juillet 2026, ont une nouvelle fois placé les deux enclaves espagnoles de Ceuta et Melilla au cœur du débat public euro-méditerranéen. Ces événements soulèvent des questions qui dépassent largement la seule problématique migratoire. Ils renvoient à la longue histoire des relations entre le Maroc, l’Espagne et l’Europe, ainsi qu’à la question plus générale de la persistance de territoires européens sur le continent africain.
Les drames humains liés aux tentatives de franchissement des frontières de Ceuta et de Melilla doivent naturellement être considérés avant toute autre considération. Des hommes, des femmes et des enfants, souvent poussés par la pauvreté, le désespoir ou l’absence de perspectives économiques, ont trouvé la mort ou ont été blessés en tentant de rejoindre l’Europe. La réponse à de telles tragédies ne saurait se limiter au renforcement des dispositifs de surveillance et à l’adoption d’une approche exclusivement sécuritaire de la gestion des frontières. Elle exige également une réflexion sur les causes structurelles des migrations, sur les inégalités entre les deux rives de la Méditerranée et sur la responsabilité partagée des États européens et africains.
La récente crise migratoire à Ceuta a illustré cette réalité de manière particulièrement dramatique. Des milliers de personnes ont tenté de franchir la frontière en provenance du Maroc, dans un contexte de fortes tensions diplomatiques dans la région. Cet épisode a démontré à quel point les deux enclaves constituent un espace où se croisent des enjeux migratoires, économiques, sécuritaires et diplomatiques. Il a également rappelé que la frontière de Ceuta compte parmi les frontières terrestres les plus sensibles de l’Union européenne, alors même qu’elle se situe géographiquement sur le continent africain.
Ceuta et Melilla, connues au Maroc sous les noms de Sebta et de Melilia, sont situées sur la côte nord-africaine et sont aujourd’hui administrées par l’Espagne. Leur statut fait l’objet d’un différend politique persistant entre le Maroc et l’Espagne. Le Maroc considère que ces territoires relèvent de son intégrité territoriale, tandis que l’Espagne soutient que les deux villes constituent une partie intégrante de son territoire national.
Cette divergence de positions ne peut être comprise sans revenir sur l’histoire complexe de la présence européenne sur la côte nord-africaine.
Ceuta possède une histoire particulièrement ancienne. Au cours de l’Antiquité et du Moyen Âge, la ville passa successivement sous l’autorité de différentes puissances politiques. Elle fut notamment intégrée à des territoires contrôlés par les dynasties musulmanes qui régnèrent sur le Maghreb occidental et al-Andalus. Les périodes almoravide, almohade et mérinide constituent, à cet égard, des phases particulièrement importantes de l’histoire politique et culturelle de la région du détroit de Gibraltar.
En 1415, Ceuta fut conquise par les Portugais sous le règne du roi Jean Ier. Cet événement constitua l’un des premiers épisodes majeurs de l’expansion maritime portugaise et est souvent considéré comme l’un des préludes à l’expansion européenne outre-mer. Lorsque la Couronne portugaise passa sous le contrôle de la monarchie des Habsbourg en 1580, Ceuta se trouva de fait placée sous domination espagnole. Après la restauration de l’indépendance portugaise en 1640, la ville choisit néanmoins de demeurer fidèle à la monarchie espagnole. Ceuta devint ainsi durablement espagnole, tandis que le Portugal recouvrait son indépendance.
L’histoire de Melilla est différente. La ville fut conquise par les forces castillanes en 1497, sous la conduite de Pedro de Estopiñán et avec le soutien du duc de Medina Sidonia. La présence espagnole à Melilla s’inscrit donc dans une trajectoire historique distincte de celle de Ceuta.
Ces deux trajectoires historiques montrent que la question de Ceuta et de Melilla ne peut être réduite à une opposition simpliste entre deux récits nationaux concurrents. Elle est plutôt le produit d’une longue histoire de conquêtes, de rivalités impériales, de recompositions territoriales et de transformations du concept même de souveraineté.
Les travaux d’historiens tels que Fernand Braudel ont montré dans quelle mesure la Méditerranée devait être appréhendée comme un espace historiquement interconnecté, façonné par des circulations humaines, commerciales, culturelles et politiques qui sont largement antérieures à la formation des États-nations modernes.
L’un des principaux arguments avancés par le Maroc repose sur l’histoire précoloniale de la souveraineté marocaine et sur la continuité de l’autorité du Sultan sur de vastes territoires du Maghreb occidental. Des historiens marocains, notamment Abdallah Laroui, ont souligné la nécessité d’éviter d’appliquer mécaniquement aux sociétés précoloniales les catégories territoriales propres à l’État-nation contemporain.
Cette observation est essentielle. La conception européenne moderne de la frontière, fondée sur une délimitation territoriale précise et sur une juridiction juridiquement homogène, ne correspond pas toujours aux formes de souveraineté qui prévalaient au Maghreb avant la colonisation. L’autorité du Sultan pouvait s’exercer selon des degrés variables, à travers des relations d’allégeance, des liens fiscaux, religieux et politiques, sans nécessairement prendre la forme d’un contrôle administratif uniforme.
C’est dans ce contexte qu’il convient d’examiner les revendications marocaines concernant Ceuta, Melilla et les autres possessions espagnoles situées sur la côte nord-africaine.
Après l’indépendance du Maroc en 1956, la question des frontières héritées de la période coloniale devint une composante importante du débat politique national. Le nationalisme marocain, notamment le parti de l’Istiqlal, défendit la récupération des territoires considérés comme ayant été détachés du Maroc au cours de la période coloniale.
Cette politique s’inscrivait dans le contexte plus large de la décolonisation. La récupération de Tarfaya en 1958, puis celle de Sidi Ifni en 1969, constituèrent des étapes importantes dans la consolidation territoriale du Maroc indépendant. Le Sahara marocain, anciennement administré par l’Espagne, constitue, à certains égards, un cas juridiquement et politiquement comparable à la question de Ceuta et de Melilla.
La singularité contemporaine de Ceuta et de Melilla réside dans leur statut. Les deux villes sont administrées par l’Espagne et font partie de l’Union européenne, tout en étant géographiquement situées sur la côte africaine. Elles constituent ainsi des points de contact exceptionnels entre l’espace européen et le continent africain.
Cette situation engendre un paradoxe géopolitique singulier. Les deux villes sont placées sous souveraineté espagnole, intégrées au cadre institutionnel européen et géographiquement enclavées dans le territoire marocain. Elles constituent également des points de passage importants pour les échanges commerciaux, la mobilité humaine et les migrations.
La question migratoire a donc profondément transformé la portée stratégique de ces territoires. Ceuta et Melilla sont devenues des espaces où se matérialisent physiquement la frontière extérieure de l’Europe et la présence territoriale héritée de l’histoire coloniale. Leur fonction de contrôle migratoire a progressivement acquis une importance comparable à leur dimension historique et militaire.
Cette situation contribue également à expliquer la nature paradoxale des relations entre le Maroc et l’Espagne. Les deux pays sont liés par des intérêts économiques considérables, des échanges commerciaux importants, des relations humaines étroites et une coopération indispensable dans les domaines de la sécurité et des migrations. Pourtant, le différend territorial demeure une source structurelle de désaccord.
L’étude de Jamie Trinidad consacrée aux revendications marocaines relatives aux territoires espagnols d’Afrique souligne en outre que les arguments juridiques diffèrent selon les territoires concernés et que la solidité des revendications marocaines n’est pas identique dans les cas de Ceuta, de Melilla, des îles Chafarinas ou de l’îlot de Perejil.
Plus de sept décennies après l’indépendance du Maroc, la question de Ceuta et de Melilla demeure politiquement non résolue. Le Maroc continue de considérer ces territoires comme faisant partie de son espace national, tandis que l’Espagne maintient fermement sa souveraineté sur les deux villes.
La comparaison avec Gibraltar est fréquemment évoquée dans le débat politique marocain. Le processus engagé entre l’Espagne, le Royaume-Uni et l’Union européenne concernant le statut pratique de Gibraltar montre en effet qu’un différend territorial ancien peut progressivement être encadré par des mécanismes de coopération et de gestion conjointe, même lorsque les positions de principe sur la souveraineté demeurent divergentes.
Le Maroc pourrait tirer de cette expérience une leçon importante : les différends territoriaux de longue durée ne sont pas nécessairement condamnés à rester figés. Ils peuvent être abordés au moyen de négociations progressives, de mesures de confiance et de mécanismes de coopération permettant de dissocier, au moins temporairement, les questions de souveraineté des nécessités pratiques de la vie quotidienne.
Une telle approche pourrait être envisagée pour Ceuta et Melilla.
La question fondamentale n’est peut-être pas seulement de savoir à qui appartiendront Ceuta et Melilla dans plusieurs décennies, mais plutôt de déterminer comment les deux pays peuvent construire un cadre permettant de préserver leurs intérêts respectifs tout en répondant aux aspirations et aux besoins des populations concernées.
Il importe également de reconnaître que la question migratoire ne peut être durablement résolue par la seule militarisation des frontières. Les événements de 2021 et de 2026 ont démontré que les frontières de Ceuta et de Melilla peuvent également servir d’instruments de pression diplomatique. La coopération migratoire entre Rabat et Madrid devrait donc s’inscrire dans une stratégie plus large, fondée sur le développement économique, la mobilité légale, la lutte contre les réseaux criminels et la protection des droits fondamentaux.
Dans cette perspective, l’avenir de Ceuta et de Melilla devrait être envisagé dans le cadre plus large des relations euro-méditerranéennes. Les deux villes pourraient devenir non pas seulement des frontières fortifiées, mais des espaces de dialogue, d’échanges et de coopération entre l’Afrique et l’Europe.
Le Maroc et l’Espagne sont appelés à coexister. Leur proximité géographique, leurs relations économiques et humaines ainsi que leurs intérêts communs en matière de sécurité rendent indispensable l’édification d’une relation fondée sur la confiance et le respect mutuel. Le règlement du différend territorial, aussi complexe soit-il, pourrait contribuer à ouvrir un nouveau chapitre des relations bilatérales.
La revendication marocaine de Ceuta et de Melilla constitue une position politique et historique ancienne. L’Espagne, de son côté, défend une position de souveraineté fondée sur l’histoire de son administration des deux villes ainsi que sur leur intégration juridique et institutionnelle à l’État espagnol. Entre ces deux positions, le temps est peut-être venu de rechercher une voie nouvelle, fondée non sur la confrontation, mais sur la négociation.
L’objectif ultime devrait être de transformer ce qui constitue aujourd’hui une frontière de séparation en un espace de coopération. Une telle évolution servirait non seulement les intérêts du Maroc et de l’Espagne, mais également ceux de l’Union européenne et de l’ensemble de la région méditerranéenne.
L’avenir de Ceuta et de Melilla ne sera probablement pas déterminé par la seule force des revendications historiques. Il dépendra surtout de la capacité des acteurs concernés à élaborer une solution politique qui tienne compte à la fois de l’histoire, du droit international, des réalités humaines et des intérêts légitimes des populations concernées.

(1) Moha Ennaji est un chercheur et écrivain marocain. Outre ses publications en linguistique, il a écrit sur l’éducation, les migrations et le genre, et est l’auteur de plusieurs ouvrages, dont quatre romans : « L’olivier de la sagesse » (Karthala), « Douce lumière » (Marsam), « Trahison et Châtiment » (L’Harmattan) ; « L’été berbère ».( L’Harmattan).
Son nouvel ouvrage , intitulé : « Social Movements and Democratization in North Africa, 1912–2024 » vient tout juste d’être publié par Palgrave Macmillan à New York et à Londres. Ce volume de 338 pages examine un large éventail de mouvements sociaux au Maroc, en Algérie et en Tunisie, en analysant leur évolution ainsi que leurs implications pour la démocratie et la société