Par Abderrafie Hamdi (Rabat, Maroc)
En mai 2008, j’étais membre d’une mission technique marocaine, conduite par l’ambassadeur Meki Gaouane, directeur des affaires arabes au ministère des Affaires étrangères, dépêchée au Caire dans la perspective d’un sommet annoncé entre Sa Majesté le Roi Mohammed VI et le président égyptien Hosni Moubarak. Notre rôle était de préparer le terrain, finaliser les aspects techniques et consolider les projets d’accords, notamment autour de l’Accord d’Agadir de libre-échange entre les pays arabes méditerranéens, ainsi que l’ouverture du marché égyptien à une industrie automobile marocaine encore émergente.
Pendant plusieurs jours, le travail s’est déroulé avec la rigueur habituelle : réunions d’experts, coordination avec les autorités locales, échanges soutenus. Rien ne laissait présager une rupture. Et pourtant, à quelques jours de l’échéance, tout s’est arrêté : Le sommet a été reporté, puis abandonné.
Nous sommes repartis avec des dossiers finalisés, mais sans sommet. Dans les couloirs, les explications circulaient — économiques, politiques, protocolaires — sans jamais s’imposer. L’épisode aurait pu rester une simple note marginale. Mais il ne l’est plus.
La rencontre, il y a quelques jours au Caire, entre les chefs de gouvernement marocain et égyptien, ponctuée par la signature de plusieurs accords, lui donne aujourd’hui un éclairage nouveau : Les évolutions entre Rabat et Le Caire ne relèvent pas d’une simple continuité, mais d’une recomposition.
En 2008, le Maroc amorçait sa transformation industrielle. Aujourd’hui, il s’affirme comme une plateforme intégrée aux chaînes de valeur mondiales, tournée vers des partenariats structurants.
L’Égypte, de son côté, a traversé des ruptures majeures. Depuis les bouleversements du début des années 2010, elle évolue dans un environnement régional plus instable, tout en cherchant à consolider ses équilibres.
Entre ces deux trajectoires, le monde lui-même a changé. Les chaînes d’approvisionnement se redessinent, les dynamiques régionales s’intensifient, et les partenariats deviennent des instruments de positionnement stratégique.
Dans ce contexte, le rapprochement entre le Maroc et l’Égypte prend une autre dimension. Il ne s’agit plus seulement d’ouvrir des marchés, mais de connecter deux pôles régionaux aux complémentarités réelles, au service d’une dynamique africaine plus intégrée, où les coopérations Sud-Sud tendent à devenir un levier central de développement et d’influence.
C’est là que l’épisode de 2008 retrouve son sens.
Ce qui semblait prêt mais n’a pas abouti apparaît aujourd’hui comme une initiative en avance sur son contexte. Non pas une occasion perdue, mais une tentative prématurée.
En diplomatie, toutes les convergences ne se réalisent pas au moment où elles sont formulées. Certaines nécessitent un alignement plus large — économique, politique et stratégique — pour devenir possibles.
Avec le recul, je ne repense pas à ce sommet comme à un échec. Je le vois comme une séquence suspendue. Car parfois, en politique, ce qui ne se fait pas ne disparaît pas : Cela attend simplement… son moment.