Par Said Charchira (*)
On se rappelle que la crise migratoire de Ceuta de 2021, avait impliqué dix-milles personnes. Celle du 30 et 31 juillet 2026 a impliqué, selon les autorités de Ceuta, soixante-douze-mille personnes. Un chiffre qui change la portée de l’événement et qui inquiète, non seulement l’Espagne, mais l’ensemble des pays européens. En effet, pendant ces deux jours , ils sont venus de toutes les villes du Maroc (Pas seulement que des marocains NDLR) et, ont réussi à entrer dans l’enclave espagnole. C’est l’équivalent de plus de 80% de la population de Ceuta (estimé à 83.600 personnes, selon le président de la communauté de Ceuta).
Soixante-douze personnes d’entre elles auraient déjà perdu la vie. Certaines ONG parlent de cent trente morts. Pourtant, Ceuta ne fait pas partie de l’espace Schengen. On parle aussi des frontières qui, une fois de plus tuent. En tout cas, il s’agit d’un nouvel épisode qui illustre toute la perversité de l’externalisation de la gestion des frontières. Car, ce qui s’est passé n’est pas une routine des crises migratoires. Au contraire, il s’agirait d’un évènement politique, voire géopolitique, dont les conséquences ne seront perçues qu’au moyen, voire à long terme.
Alors que cette crise est devenue une crise régionale, voire internationale, suscitant des débats dans plusieurs cercles de pouvoir de plusieurs pays européens, beaucoup poussaient le premier ministre espagnol, à mettre en cause la passivité des forces de l’ordre marocaines. Mais ce dernier a réagi en homme d’État en préservant les bonnes relations avec son voisin, le Maroc. En effet, en accusant les passeurs et la fausse rumeur, il a rejoint la position du Ministère de l’intérieur marocain, qui parle de fake news sur l’ouverture des frontières, qui s’est répondue comme du feu dans la poudre. La mauvaise interprétation du jugement de la haute cour espagnole sur l’expulsion des migrants entrés par mer a également aidé. C´est ainsi que Sanchez a évité intelligemment une nouvelle crise Espano-Marocaine.
Par contre, son annonce du déploiement de l’armée et la mise en œuvre d’un blocus flottant, pour se protéger contre les migrations, ne résoudrait pas l’équation. Il me semble que la solution réside dans la règlementation de la migration régulière (nécessaire à l’Europe) et le développement humain dans les pays émetteurs de cette migration. Car, la vraie menace demeure : la misère, le chômage et le sous-développement, lesquels sont les moteurs de la migration. L’Union Européenne doit agir dans ce sens.
Deux jours après cet évènement, l’Espagne a estimé que la situation à Ceuta était quasiment revenue à la normale. En effet, selon certaines sources espagnoles, des soixante-douze-mille personnes entrés dans l’enclave, seulement deux-mille personnes sont restés sur place, Il s’agit de mineurs non accompagnés, qu’elle ne peut pas expulser et des africains, sans documents, que le Maroc ne peut recevoir.
Pour comprendre ce qui s’est passé à Ceuta, il faut rappeler le contexte de cet événement
D’abord, on sait que Trump est furieux contre le Royaume-Uni, l’Espagne, l’Italie et l’Autriche, pays militairement neutre, qui ont refusé leur espace aérien pour l’armée américaine dans son conflit contre l’Iran. Si le premier ministre britannique a été poussé à la démission, Trump y serait pour quelque chose.
Concernant l’Italie, ses relations avec les USA se sont dégradées ces derniers mois. Quant à l’Espagne, Trump l’a menacé plusieurs fois de suspendre tout accord commercial avec elle et d’une exclusion de l’OTAN. On sait aussi, qu’Israël, déteste Sanchez à cause de ses positions sur Gaza, sa reconnaissance d’un État palestinien, etc…. A partir de ces éléments, certains pensent que les USA et Israël, auraient poussé le Maroc à créer des problèmes à Sanchez. Cependant, le Maroc, dont la diplomatie est à la fois rationnelle et posée, ne se laisserait pas aussi facilement manipuler.
Il est vrai que, dans son message au Souverain Marocain à l’occasion de la fête du trône, Trump a réitéré la reconnaissance, par les USA, de la souveraineté du Royaume sur son Sahara : « les États-Unis sont clairs: nous reconnaissons la souveraineté du Maroc sur le Sahara occidental et nous soutenons la proposition marocaine d’autonomie sérieuse, crédible et réaliste comme la seule base pour une solution juste et durable », a-t-il souligné , ajoutant que : « Toute autre voie prolonge le statu quo et elle est inacceptable… Ce différend doit prendre fin maintenant et les États-Unis continueront à impulser des progrès en vue de cet objectif ».
Ceci étant, il a aussi donné ses instructions pour que des accords d’investissement et de coopérations soient conclus avec le Maroc, y compris dans les provinces sahariennes . Cela pourrait effectivement avoir une relation avec l’évènement de Ceuta, mais demeure insuffisant pour une réaction marocaine.
Le deuxième fait conjoncturel est la signature le 4 Juillet dernier d’un accord historique entre le Royaume-Uni et l’Union européenne, abolissant tous les contrôles à la frontière de Gibraltar. La rentrée du Rocher dans l’espace Schengen est une sorte de gestion commune qui fait dire à Sanchez, que même si la souveraineté de Gibraltar ne change pas, il s’agit : « d’un compromis d’une blessure historique ». A ce sujet, le Maroc aurait aimé voir l’Espagne, penser à la blessure historique marocaine, concernant les villes de Ceuta et de Melilla ainsi qu’aux iles que l’Espagne occupe toujours au Nord du Maroc. Mais, disposant d’autres moyens, il est certain qu’un tel évènement ne pourrait pousser le Maroc à déstabiliser son voisin espagnol.
Le troisième fait conjoncturel est la proposition du collectif « Sumar », qui permet au gouvernement espagnol, d’octroyer la nationalité à quelque cent-trente mille Sahraouis. Cette éventualité est certainement source d’inquiétude au Maroc. En effet, ces futurs votants aux diverses élections espagnoles (voire élus), pourraient se constituer en un bloc de pression au profit du Polisario et de l’Algérie. Un état de fait qui causerait des dommages réels aux relations Espano-marocaine. Mais là, aussi, le Maroc dispose d’autres moyens pour ramener le gouvernement espagnol à la raison. D’autant plus que le président du gouvernement ne s’est pas encore prononcé sur la question.
Le quatrième fait conjoncturel, concerne la visite de Sanchez à Alger, conçue pour améliorer les relations, qui se sont dégradés à la suite de l’appui de l’Espagne au projet marocain d’autonomie. Le besoin de l’Espagne du Gaz et du pétrole algérien est compréhensif. Mais, l’ignorance du contenu de ces discussions, alimente les rumeurs et les polémiques. Selon, certaines rumeurs dans les réseaux sociaux, la visite de Sanchez à Alger aurait abouti à ce que le Gaz algérien transite à travers la mer, pour passer par Melilla ou Ceuta vers l’Espagne. Un tel projet saperait le projet du pipeline Nigeria- Maroc. Le Maroc n’acceptera jamais de voir son projet détourné ou réduit à néant. Si c’est le cas, le partenariat Espano-Marocain, ne peut pas fonctionner à sens unique. Le Maroc se devrait de réagir.
Le malheur des uns , fait le bonheur des partis populistes
Si tout le monde cherche à comprendre, les partis populistes européens n’ont pas besoin de comprendre. Ils se sont emparés de cet évènement pour alimenter la pression sur leur gouvernement pour dénoncer la régularisation des migrants en Espagne. Conséquence, on constate un manque de solidarité à l’égard de Sanchez, qui est sous tension dans son propre pays, par la droite et l’extrême-droite. L’Italie et le Danemark, ont décidé de suspendre l’Espagne des accords de Schengen, la France, renforce le contrôle à la frontière franco-espagnole et annonce l’activation de la Force frontière d’intervention rapide.
Alors, que le gouvernement espagnol a haussé le ton pour dénoncer le comportement « impardonnable » de certains dirigeants européens, vingt-deux dirigeants de l’Union européenne, ont demandé une « visioconférence d’urgence » des ministres européens de l’Intérieur, qui s’est tenue ce 4 Aout 2026. Lors de cette conférence les ministres de l’Intérieur ont réclamé la défendre de l’intégrité de l’espace Schengen. A retenir aussi que la suspension de l’Espagne de l’espace Schengen a été rejeté et une solidarité unanime à l’Espagne a été proclamée.
Voici donc le contexte et les ingrédients qui se sont réunis pour déclencher la crise migratoire de Ceuta. Le Maroc a-t-il laissé faire ? Tout converge pour l’affirmer, car le Maroc n’a pas pour vocation de défendre les frontières des autres pays. C’est d’ailleurs, ce qu’a déclaré le Ministre des Affaires étrangères marocain à un Media français. Reste à connaître les vraies raisons : Que le Maroc aurait voulu, rappeler à l’Espagne que Ceuta et Melilla restent marocaines est tout à fait légitime. Ce qui serait par contre intolérable, c’est la question du pipeline Nigeria- Maroc et une éventuelle naturalisions massive des Sahraouis. De telles choses, resteraient des lignes rouges pour le Maroc. Car, cette crise montre que dans le partenariat Espano-Marocain, ce dernier n’est pas du tout, la partie faible. Tel est mon avis.
Note :

(*) Said Charchira est ex-professeur en Histoire politique, ancien directeur du centre européen de recherche et d’analyse sur la migration, auteur, acteur et observateur de la scène migratoire.
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