Par Abderrafie Hamdi (Rabat, Maroc)

Père Javier,

Il y a des mots que l’on s’attend à entendre dans la bouche d’un militaire en temps de guerre. Beaucoup moins dans celle d’un prêtre.

« Bombarder Rabat », tirer sur des migrants, reconquérir le Maroc, le convertir au christianisme : ce ne sont pas seulement des propos excessifs. Ils posent une question autrement plus troublante : que reste-t-il du message religieux lorsque celui qui est chargé de le porter emprunte le vocabulaire de la guerre ?

Je pourrais vous répondre en Marocain offensé. Je préfère vous écrire en homme de cette Méditerranée que nous avons en partage. Car au fond, cette histoire nous concerne tous.

Elle est faite de guerres, de conquêtes, d’expulsions et de blessures dont il serait absurde de nier l’existence. Mais elle est également faite de circulations, de traductions, de voisinages et d’influences réciproques. L’Europe et le monde musulman ne se sont pas construits dans deux pièces séparées de l’Histoire.

L’Espagne le sait mieux que quiconque.

Il n’est nul besoin d’idéaliser Al-Andalus pour le reconnaître. Cordoue, Grenade ou Tolède ne furent pas les décors d’un paradis perdu où trois religions auraient vécu pendant des siècles dans une harmonie parfaite. L’Histoire est toujours plus compliquée que les légendes que nous fabriquons après elle.

Mais une chose demeure : musulmans, chrétiens et juifs s’y sont rencontrés, affrontés parfois, influencés toujours. À Tolède, des textes arabes passèrent au latin. Avec eux circulèrent la philosophie, la médecine, l’astronomie, les mathématiques. Des savoirs venus d’une rive furent lus, discutés, transformés sur l’autre.

La civilisation européenne n’a rien perdu à cette rencontre. Elle y a gagné. C’est peut-être ce que votre appel à « reconquérir » et à « convertir » oublie : nos histoires sont déjà entremêlées.

Et puisque vous avez choisi Rabat comme cible, parlons de Rabat

Au cœur de la capitale marocaine se trouve une cathédrale. Saint-Pierre. On y célèbre la messe, les fidèles y prient, les cloches y sonnent. À quelques rues de là, les mosquées appellent à la prière. Personne n’a besoin d’effacer l’autre pour croire davantage.

C’est aussi à Rabat que le pape François fut reçu au Maroc. C’est encore à Rabat que le sa majesté le Roi Mohammed VI et le pape ont lancé ensemble un appel en faveur d’Al-Qods défendant sa vocation de lieu de rencontre et de coexistence entre les trois religions monothéistes.

Voilà pourquoi une image me vient à l’esprit.

Au lieu d’envoyer vers Rabat les avions militaires que vous appeliez de vos vœux, prenez un avion civil.

Venez !

Vous découvrirez peut-être que le christianisme que vous voulez apporter au Maroc y est déjà chez lui. Que des chrétiens y prient librement. Que des prêtres y exercent leur ministère. Et surtout qu’un chrétien vivant au Maroc n’a besoin ni de bombardiers ni de soldats pour protéger sa foi.

Vous êtes évidemment libre de penser ce que vous voulez de la politique marocaine. Libre de défendre une politique migratoire plus restrictive. Libre de considérer que les zones frontalières doivent être davantage contrôlées. La démocratie permet ce débat, et elle doit continuer à le permettre.

Mais la démocratie connaît aussi une frontière. On peut discuter de l’immigration. On ne tire pas sur les migrants. On peut défendre une frontière. On ne transforme pas celui qui tente de la franchir en cible. On peut s’opposer à un État. Mais on n’appelle pas pour autant à bombarder les habitants de sa capitale Entre ces propositions, il n’y a pas une différence de degré. Il y a une rupture morale.

Vous avez depuis supprimé votre compte et demandé pardon à votre archevêque. L’archevêché de Pampelune et Tudela a indiqué que vos paroles n’engageaient pas l’Église et a rappelé son attachement à la dignité humaine, au dialogue et à la paix.

Il faut savoir reconnaître un retour en arrière. Demander pardon n’abaisse personne. Mais votre archevêque n’était peut-être pas le seul à qui ce pardon était dû. Il reste ces migrants anonymes que quelques phrases ont transformés en cibles potentielles. Marocains, Africains, étrangers : peu importe ici leur nationalité.

On peut juger leur décision imprudente. On peut condamner les filières qui les exploitent. On peut considérer leur passage comme illégal et les reconduire dans le respect de la loi. Mais avant le statut administratif, il y a une personne ; Avant la frontière, il y a une vie.

Et avant la politique migratoire, il y a cette vieille idée , forgée au prix de tant de tragédies : la dignité humaine ne dépend ni d’un passeport, ni d’une nationalité, ni d’une religion.

Ce qui m’inquiète finalement le plus dans vos propos n’est pas Rabat. Une ville ne sera heureusement pas bombardée parce qu’un prêtre l’a écrit sur un réseau social.

Ce qui m’inquiète est ailleurs.

C’est qu’au cœur d’une Europe qui sait ce que les guerres de religion lui ont coûté, un homme de foi puisse encore imaginer la religion comme une frontière à conquérir et l’étranger comme un homme sur lequel on pourrait tirer.

Une frontière peut être fermée. Une loi peut être appliquée. Une politique migratoire peut être durcie. Mais lorsqu’une religion commence à désigner ceux sur lesquels il faudrait tirer, ce n’est plus la zone frontalière qu’il faut interroger. C’est la frontière que nous avons laissée s’effacer entre la foi et la haine.

Alors, Père Javier, avant de demander que l’on tire sur un migrant ou que l’on bombarde une ville, regardez simplement la croix que vous portez. Et demandez-vous : Est-ce vraiment pour cela que le Christ l’a portée ?

By AEF