Par Said Charchira (*) (Düsseldorf, Allemagne)

On se rappelle que, l’Arabie saoudite et le Pakistan sont liés par une longue tradition de coopération militaire. Ils avaient également signé un accord de défense mutuelle en septembre 2025. Le 7 Aout dernier, la Turquie s’est jointe à eux pour conclure un pacte de défense conjoint, qui vise à renforcer la dissuasion collective contre tout acte d’agression. La conclusion de l’accord est le fruit de presque une année de négociations tripartites. Selon le ministre turc ?des Affaires étrangères, ce pacte de défense, équivaut techniquement à ?l’article Cinq de l’OTAN relatif à la défense mutuelle. Cependant, il n’existe pour le moment aucune structure militaire reliant les trois pays.

Pourtant, il n’y a pas si longtemps, un rapprochement entre Riyad et Ankara aurait été impensable en raison de leurs nombreux différends (affaire Khashoggi, mise au ban du Qatar, proche allié de la Turquie, opposition entre la doctrine wahhabite et les autres doctrines, etc.). Selon les trois partenaires, l’accord ne vise aucun acteur en particulier, au contraire, il est ouvert à d’autres pays de la région. Selon Hakan ?Fidan, ministre turc ?des Affaires étrangères, l’Égypte rejoindra « à la prochaine étape » ce pacte de défense, qui confère un poids symbolique à un pacte qui s’appuie sur des liens militaires bilatéraux de longue date.

Les liens des signataires avec Washington

En se penchant sur les trois signataires de cet accord, on constate qu’ils sont tous fortement liés aux États-Unis, tout en tentant de ne pas être entraînés dans leurs conflits. La Turquie possède la deuxième armée en effectifs de l’OTAN après les USA et joue un rôle géostratégique majeur sur le flanc oriental de l’Alliance. Selon le gouvernement turc : « L’accord n’est pas en contradiction avec les engagements d’alliance internationaux existants de la Turquie, y compris au sein de l’OTAN ». Il n’abroge ni ne remplace tout accord bilatéral ou multilatéral existant.

De son côté, l’Arabie saoudite est le plus puissant État du Golfe, qui figure parmi les premiers exportateurs mondiaux de pétrole. Sa sécurité repose depuis de décennies essentiellement sur la relation stratégique avec Washington. Le royaume Wahhabite est en train de mener des grands programmes de transformation économique. Faut-il rappeler qu’il a conclu cet accord dans un contexte ou la Ligue Arabe est cliniquement (NDLR) morte depuis longtemps et ou l’Organisation de la conférence islamique, demeure une maison vide? De l’autre côté du Maghreb, l’UMA (Union du Maghreb Arabe) est malheureusement un mort-né… Alors que reste-t-il ?

Quant au Pakistan, seul pays du monde musulman doté d’un arsenal nucléaire, il est un allié traditionnel du royaume saoudien et, se souvient que ce dernier a largement financé son programme nucléaire et l’a soutenu lorsqu’il était sous sanctions. Même si Ryad nie toute « ambition nucléaire », Islamabad pourrait l’aider pour l’acquisition du nucléaire, au moins civil. D’autant plus que, Trump, conditionne son aide pour un programme nucléaire civil à la normalisation des relations avec Israël.

Un pacte sunnite contre l’Iran ?

Contrairement à ce que prétendent certains analystes, il me semble que cette alliance n’est pas un pacte Sunnite contre Chiite et n’est pas non plus orientée contre l’Iran. La thèse qui consiste à dire que l’Iran, entend dominer l’ensemble de la région du Golfe et contrôler le trafic maritime dans les voies navigables n’a pas de fondement. La preuve est que l’Iran est en train d’associer le Sultanat Oman et l’ensemble des pays du Golfe à la nouvelle gestion du détroit d’Ormuz. D’ailleurs, le Pakistan et l’Iran sont voisins et ont une relation « fraternelle » ancestrale et entretiennent des relations très étroites. De son côté, le ministre turc ?des Affaires étrangères, Hakan ?Fidan, a été plus clair en déclarant le 8 aout, que ce pacte de défense, ne visait pas l’Iran. Ajoutant que : « Selon la vision de notre président, nous ne devons pas nous limiter à trois pays. Nous devons nous développer et, si nécessaire, rassembler tous les pays sous ce même toit ».

En termes d’objectifs, l’Arabie Saoudite, recherchait jusqu’à présent une protection pour maintenir sa monarchie en place. Elle a cru qu’elle était protégée par les USA, mais avec ce qui se passe actuellement dans la région, elle constate qu’il ne fallait pas compter sur eux. D’autant plus que, ses installations pétrolières sont constamment attaquées à cause de la politique étrangère américaine. A travers cet accord, elle cherche à se procurer des assurances supplémentaires.

Face à ces agressions et à un Israël qui semble déstabiliser toute la région, il est tout à fait logique de chercher à construire une alliance avec des pays comme le Pakistan, qui a non seulement l’arme nucléaire, mais également une forte main d’œuvre. En un mot, pour l’Arabie saoudite, cet accord représente avant tout une politique de diversification. Car, elle peut désormais faire valoir auprès de Washington qu’elle dispose d’alternatives en matière de sécurité et que la normalisation avec Israël n’est pas une nécessité existentielle pour sa défense. Il faut aussi préciser, que Ryad n’entend pas abandonner les États-Unis d’un seul coup. Sa stratégie consiste à s’appuyer simultanément sur Washington, Islamabad, Ankara et (sur le plan économique et technologique) sur Pékin .

Cette nouvelle alliance introduit également une variable dans la rivalité entre les États-Unis et la Chine. En effet, Pékin n’a pas besoin de devenir le garant militaire ni du Pakistan (avec qui elle a un partenariat militaire) , ni de l’Arabie saoudite pour tirer profit de cette transformation. C’est le désir croissant d’autonomie stratégique des monarchies du Golfe, qui permet à la Chine de conserver sa position de principal partenaire commercial et énergétique de nombreux pays de la région.

Indépendance via l’interdépendance ?

Dans ce sens, une analyse récente du Carnegie Endowment, rapporte que, les pays du Moyen-Orient mènent une politique de hedging, c’est-à-dire de couverture stratégique entre les États-Unis et la Chine, mais aussi par le biais de relations avec des puissances intermédiaires telles que le Pakistan, la Corée du Sud ou la Turquie. L’objectif n’est pas nécessairement de choisir entre Washington et Pékin, mais d’éviter de dépendre exclusivement de l’un ou l’autre.

Si les États-Unis disposent d’un vaste réseau de bases et d’accords de sécurité au Moyen-Orient, la Chine a opté jusqu’à présent pour une présence plus prudente, combinant investissements, commerce, technologie, diplomatie et ventes d’armements. En tout cas, il est probable, que le nouveau pacte réduirait la présence militaire américaine dans la région. Ce à quoi travaille Téhéran. Mais le résultat dépendra de la question de savoir si l’alliance évoluera vers une structure militaire permanente ou si elle restera un mécanisme de coordination flexible. Pour l’instant, les trois signataires insistent sur le fait que l’accord n’est dirigé contre aucun État en particulier et qu’il ne vise pas à se substituer aux alliances existantes

En termes géostratégiques, le pacte pourrait être considéré comme un moyen de préparer l’après États-Unis dans la région et affaiblir l’alliance Émirats Arabes-Unies, Inde et Israël. Cette nouvelle alliance dont le but est – selon les signataires- de promouvoir la paix, la sécurité et la stabilité, est en quelque sorte, une sorte d’OTAN islamique, qui pourrait se transformer à moyen terme en une alliance contre un Israël qui ne cesse de mener une politique agressive contre ses voisins. C’est pour cela que les pays de la région cherchent la sécurité, car les USA ont démontré qu’ils ne sont plus en mesure de les protéger. A ce sujet, l’histoire nous apprend que la décadence des Empires commence lorsque ces derniers ne sont plus en mesure de protéger leurs alliés. Les prémisses de ce processus deviennent de plus en plus visibles.

Le crépuscule de l’Empire américain ?

Selon Andreas Krieg, expert en sécurité au King’s College de Londres : « Cet accord est l’un des signes les plus clairs à ce jour que le Moyen-Orient s’éloigne d’un ordre sécuritaire organisé exclusivement par les États-Unis ». Toujours, selon lui : « cette annonce soutient les ambitions saoudiennes de devenir le parrain de la sécurité régionale et de diversifier sa défense ». Pour la Turquie, membre de l’OTAN et le Pakistan, il s’agit de gagner en influence et d’attirer des investissements saoudiens, voire de l’ensemble des pays du Golfe.

Quant aux inquiétudes des signataires de cet accord, s’ils sont trois puissances différentes, elles ont par contre une même inquiétude. D´où la nécessité  d’un pacte qui réunit le pétrole, l’industrie militaire, la capacité nucléaire et le poids diplomatique à un moment où les États du Moyen-Orient commencent à se méfier des garanties traditionnelles de Washington. L’importance de ce pacte ne réside toutefois pas uniquement dans ses clauses, mais également dans les apports des trois signataires :

L’Arabie saoudite apporte des ressources financières, de l’énergie et une position centrale dans le monde arabe et islamique. La Turquie dispose d’une industrie de défense qui est devenue l’un des instruments de projection extérieure d’Ankara. Elle apporte aussi une expérience de coopération et de coordination. En plus de sa dissuasion nucléaire, le Pakistan apporte son expérience militaire et nucléaire ainsi qu’une des industries de défenses, des plus performantes.

Une combinaison d’apports qui revêtent une importance extraordinaire. En effet, même si le pacte ne contient pas d’engagements militaires spécifiques, malgré la formule politique de défense collective, les trois puissances régionales ont commencé à construire une alternative partielle à une architecture de sécurité qui, pendant des décennies, a été dominée par les États-Unis. Pour le moment, l’accord n’est pas une alliance anti-iranienne ou anti-israélienne. Le texte lui-même évite d’identifier des adversaires et les signataires ont expressément rejeté l’idée qu’il s’agisse d’un bloc sectaire ou militaire dirigé contre un État particulier.

Cependant, Israël devrait intégrer cette nouvelle variable dans ses calculs stratégiques. Car, jusqu’à présent, l’État hébreux a considéré séparément les capacités militaires des pays de la région. D’autant plus que, la Turquie, entretient des relations de plus en plus conflictuelles avec le gouvernement Netanyahou, notamment en raison de la guerre à Gaza.

Quant à l’Arabie saoudite, bien qu’elle n’ait pas fait d’Israël un ennemi stratégique, a durci ses conditions politiques en vue d’une éventuelle normalisation. De son côté, le Pakistan, ne reconnaitra jamais diplomatiquement Israël. Par conséquent, Israël devrait combiner la force militaire de la Turquie, la richesse saoudienne et la force de dissuasion pakistanaise dans ses calculs. Car, le pacte a créé, au moins potentiellement, un espace de coordination entre ces capacités.

Au sujet de l’auteur :

(*) Said Charchira est ex-professeur en Histoire politique, ancien directeur du centre européen de recherche et d’analyse sur la migration, auteur, acteur et observateur de la scène migratoire.

Coordonnées :

E-Mail: charchira@ gmx.net
Site: www.charchira.com

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