Par Abderrahman EL FOULADI pour « Maghreb Canada Express«
« Mieux vaut vivre modestement dans mon pays d’origine que d’essuyer le mépris à l’étranger. » Cette sentence, entendue dans la bouche de nombreux cadres et intellectuels maghrébins, sonne comme un aveu de rupture. Pour une communauté dont l’histoire spirituelle est intrinsèquement liée à la mobilité — de la première hégire (exil) des compagnons du Prophète vers la terre chrétienne d’Abyssinie jusqu’à la fondation de l’État de Médine —, ce désamour de l’altérité interroge. Pourtant le Coran lui-même, dans la sourate Al-Hujurat, ne consacre-t-il pas la diversité des peuples comme une invitation mutuelle à « se faire connaître » ? [*]
Ce dégoût viscéral face à l’aventure migratoire ne naît pas du néant. Il s’enracine d’abord dans les stigmates mal refermés du modèle colonial républicain français. Contrairement à l’Empire britannique, guidé par un pragmatisme économique qui s’accommodait des structures locales, la France s’est investie d’une « mission civilisatrice » assimilationniste. Une entreprise de déculturation qui, des décennies après les indépendances, continue de projeter son ombre sur les enfants de l’immigration en Europe, trop souvent relégués au rang d’éternels indésirables. Ce « chemin de croix » européen, pavé de rhétorique sécuritaire, de blessures coloniales mal cicatrisées et d’amalgames entre islam et radicalisme, pousse désormais une élite francophone musulmane à chercher un havre de paix au-delà de l’Atlantique.
Mais le virus de l’intolérance voyage sans passeport !
En traversant l’océan pour s’établir au Québec, cette main-d’œuvre hautement qualifiée pensait trouver une terre de consensus et de douceur francophone : « L’Amérique en Français »! . Mais elle y a plutôt découvert un racisme systémique mutant, qui s’exprime aujourd’hui sous les traits d’une islamophobie décomplexée.
Les statistiques de la province dressent un bilan sévère. Les rapports successifs du Service de police de la Ville de Montréal (SPVM) et de la Sûreté du Québec démontrent une augmentation constante des crimes et incidents haineux visant les populations musulmanes, avec des pics dramatiques lors des débats sociétaux sur la laïcité ou lors des crises géopolitiques mondiales. Plus insidieuse encore, l’exclusion se matérialise sur le marché de l’emploi : plusieurs études universitaires québécoises confirment qu’à compétences égales, un candidat portant un nom à consonance maghrébine a jusqu’à trois fois moins de chances d’obtenir un entretien d’embauche qu’un candidat au nom de souche francophone.
Derrière la froideur de ces chiffres se cachent des tragédies humaines et des traumatismes collectifs. Comment oublier le 29 janvier 2017, lorsque la trajectoire du Québec a bifurqué dans l’horreur à la Grande Mosquée de Québec ? Ce soir-là, six pères de famille, citoyens sans histoire, ont été abattus pour le seul crime d’avoir prié. Plus récemment, le quotidien des femmes portant le hijab est devenu le baromètre de cette hostilité ambiante. On ne compte plus les agressions verbales dans le métro de Montréal ou les témoignages d’enseignantes poussées vers la sortie ou privées de perspectives de carrière par les effets restrictifs de la Loi 21. Une animosité qui pousse de nombreuses familles maghrébines à revivre le déchirement de l’exil dans l’exil.
La blessure invisible : la dimension humaine de l’exil arabo-musulman au Québec
Depuis le tournant des années 2000, la trajectoire des immigrants maghrébins au Québec s’est heurtée à une profonde cassure psychologique et sociale. Les ondes de choc des attentats du 11 septembre 2001, suivies des longs débats acrimonieux sur les accommodements raisonnables (2007) et de l’adoption de la Loi 21, ont transformé le rêve d’intégration en un parcours d’obstacles teinté de suspicion. Derrière les concepts sociologiques de racisme systémique se cache une réalité humaine brute, faite de déceptions quotidiennes et de deuils identitaires. [1]
L’épreuve du marché du travail : le diplôme déclassé et le « CV fantôme »
Pour de nombreux professionnels hautement qualifiés arrivés au début du millénaire, le premier choc a été celui de l’invisibilité. Rappelons que des études universitaires menées au Québec ont mis en lumière une discrimination systémique flagrante : à compétences et diplômes parfaitement égaux, un candidat portant un nom à consonance maghrébine subit un taux net de discrimination de 49 % lors de l’accès à des emplois hautement qualifiés, voyant ses chances de décrocher un entretien d’embauche s’effondrer jusqu’à 73 % dans certains secteurs comme les ressources humaines.
CBC rapporte ce témoignage d’un montréalais du nom d’Amine : « Je suis arrivé d’Alger en 2004 avec un diplôme d’ingénieur et dix ans d’expérience. Pendant deux ans, j’ai essuyé des centaines de refus ou de silences. Un jour, sur le conseil d’un ami, j’ai francisé mon prénom sur mon CV en « Antoine ». Le lendemain, j’avais trois appels de recruteurs. Cette prise de conscience a été d’une violence inouïe. On ne me refusait pas pour ce que je savais faire, mais pour ce que j’étais. J’ai fini par conduire un taxi, rangeant mes diplômes dans un tiroir. C’est une partie de mon identité que j’ai dû enterrer. »
Cette réalité engendre une double peine psychologique : la non-reconnaissance des acquis étrangers s’accompagne d’une injonction à la perfection. Selon les rapports de l’Observatoire international sur le racisme et la discrimination (OIRQ) rapportés par Radio Canada, plus de 72 % des travailleurs issus des minorités décrivent une charge mentale écrasante, celle de devoir être constamment « irréprochables » pour dissiper les préjugés inconscients de leur entourage professionnel.
La double peine des femmes racisées : l’espace public comme tribunal
Si la discrimination à l’embauche frappe indistinctement, les femmes musulmanes portant le hijab se retrouvent en première ligne d’une hostilité de plus en plus décomplexée dans l’espace public. Les politiques législatives récentes restrictives sur les signes religieux ont agi, pour plusieurs, comme une validation institutionnelle de l’intolérance populaire
Un rapport de comité de la Chambre des Communes, JUST-26, cette déclaration d’une dénommée Samia , de la ville de Québec : « Depuis les débats sur la charte des valeurs et la Loi 21, mon hijab est devenu un objet politique malgré moi. Dans le bus ou au supermarché, les regards ont changé. Ce ne sont pas toujours des insultes directes, mais de petites micro-agressions : un pas de recul, un soupir, un refus de s’asseoir à côté de moi. Enseignante de formation, je me suis vu fermer les portes des écoles publiques. On vous fait ressentir que votre spiritualité est une menace pour la culture d’accueil, alors que vous cherchez simplement à transmettre le savoir et à élever vos enfants dans la paix. »
De son côté Maryam Al?Sabawi (Youth Coalition Combating Islamophobia) confie : « Je n’aurais jamais imaginé que les années les plus formatrices de ma vie, mon adolescence, seraient consacrées à lutter contre la haine et l’islamophobie afin que d’autres ne vivent pas la souffrance que mes amis et moi avons dû vivre. »
Le traumatisme collectif du 29 janvier 2017 : l’exil de l’intérieur
Le point de rupture ultime de la communauté arabo-musulmane québécoise s’est cristallisé lors de la fusillade de la Grande Mosquée de Québec. L’assassinat de six pères de famille en pleine prière a fait voler en éclats le sentiment de sécurité physique et psychologique des immigrants. [2]
Pour les survivants et les proches, la douleur s’est doublée d’un sentiment d’abandon face au discours politique. Le déni persistant de certains décideurs publics quant à l’existence même du racisme systémique ou de l’islamophobie au Québec a creusé un fossé d’incompréhension. Les agressions verbales, le vandalisme récurrent contre les lieux de culte (graffitis, dépôts de restes de porc) et l’omniprésence de discours polarisants dans certains médias locaux créent un climat d’anxiété chronique. [2]
Ce traumatisme pousse aujourd’hui une nouvelle génération de Québécois d’origine maghrébine — souvent nés ici ou arrivés très jeunes — à s’interroger sur leur avenir. Ce sentiment de n’être jamais pleinement « de souche », d’être perçus comme d’éternels immigrés malgré leur parfaite maîtrise de la langue française et leur contribution économique, alimente une profonde crise existentielle. Elle explique pourquoi le regard de cette élite se détourne de plus en plus de l’axe francophone traditionnel pour envisager de nouveaux horizons migratoires plus inclusifs.
Le rôle des médias de masse dans la polarisation sociale
Le passage du millénaire a marqué un virage éditorial majeur au Québec. En l’espace de deux décennies, la figure de l’immigrant maghrébin a subi une profonde mutation dans le discours public. Une partie des médias de masse — en particulier la presse d’opinion, les radios parlées (souvent qualifiées de « radios de combat » ou « radios-poubelles » à Québec) et les chaînes d’information en continu — ont joué un rôle de premier plan dans la construction d’un climat d’anxiété collective. Des analyses menées par l’Université du Québec à Montréal (UQAM) et diverses chaires de recherche en communication démontrent comment certains courants médiatiques ont transformé des enjeux d’intégration en menaces identitaires existentielles pour la nation québécoise. (Source : IEIM-UQAM, 2018, Islamophobie et médias : la construction de l’islam et des musulmans dans les textes d’opinion québécois)
Le prisme du sensationnalisme et la « crise » des accommodements raisonnables
L’année 2007 reste le point d’ancrage historique de cette dérive médiatique. Durant la « crise » des accommodements raisonnables, plusieurs médias ont surmédiatisé des faits divers souvent mineurs, décontextualisés ou carrément inexacts, pour ériger la communauté musulmane en groupe exigeant et inflexible.
Le vocabulaire utilisé par plusieurs chroniqueurs et animateurs vedettes s’est rapidement militarisé, substituant aux termes d’intégration des concepts de « conquête », d’« infiltration » ou de « renoncement » des valeurs québécoises. Le débat, légitime à l’origine, sur la gestion de la diversité et la laïcité de l’État a été capté par des logiques d’audience. En présentant systématiquement l’islam comme incompatible avec les valeurs démocratiques et féministes de la Belle Province, une partie de la presse d’opinion a légitimé une méfiance populaire latente. [3]
L’obsession du corps des femmes : le hijab comme cible éditoriale
Les recherches universitaires contemporaines, à l’instar des travaux de la chercheuse féministe Liza Hammar, mettent en lumière une véritable obsession médiatique autour du corps des femmes musulmanes. Lors des débats entourant la Charte des valeurs (2013) puis la Loi 21 (2019), le port du voile a fait l’objet d’une couverture disproportionnée. [4]
Plutôt que de donner la parole aux premières concernées — enseignantes ou éducatrices —, le discours médiatique dominant les a souvent confinées à deux archétypes réducteurs : soit des victimes dociles de l’oppression patriarcale, soit des militantes d’un agenda islamiste politique infiltrant la fonction publique. Ce traitement médiatique a eu un effet direct sur le terrain : il a déplacé le débat philosophique sur la laïcité vers une surveillance citoyenne hostile dans les espaces publics quotidiens (autobus, métros, commerces), où le vêtement d’une femme devenait un affront à la nation. [4]
Le déni de l’islamophobie et la responsabilité éditoriale
L’impact le plus pervers de cette polarisation réside dans le déni persistant, au sein de plusieurs sphères médiatiques, du concept même d’islamophobie. Au lendemain de la tragédie de la Grande Mosquée de Québec en 2017, plusieurs commentateurs influents ont refusé de lier l’acte du tireur au climat idéologique distillé sur les ondes de certaines stations de radio ou dans les pages de journaux à grand tirage. Le terme a souvent été disqualifié comme un « outil de censure » importé destiné à faire taire la critique légitime des religions. [5]
Cette résistance éditoriale à reconnaître la dimension haineuse et raciste de cette exclusion a accentué la blessure psychologique des communautés arabo-musulmanes. Pour les citoyens issus de l’immigration, voir leurs souffrances quotidiennes, leurs statistiques de discrimination à l’embauche ou les profanations de leurs lieux de culte minimisées par les grands leaders d’opinion équivalait à une seconde exclusion. Les médias de masse, censés être des espaces de cohésion sociale, se sont trop souvent transformés en chambres d’écho de la peur, forçant l’élite maghrébine à conclure que son histoire ne s’écrirait jamais pleinement au Québec.
Face à cette saturation idéologique qui ronge l’Occident francophone, la boussole des migrants musulmans change de cap. La question n’est plus d’immigrer, mais de savoir où préserver sa dignité et l’avenir de ses enfants. Le regard se tourne désormais vers le monde anglophone ou vers d’anciennes colonies britanniques ayant su concilier modernité économique et pluralisme culturel. Dans ce nouveau palmarès de la mobilité humaine, la Malaisie s’imposerait comme l’une des destinations phares : un espace où la maîtrise technique et l’identité ne s’excluent plus, offrant enfin le havre de paix que le miroir déformant de l’Occident refuse de leur accorder.
RÉFÉRENCES :
[*] Note : Cet article est largement inspiré de l’article « MOBILITÉ HUMAINE ET VIVRE-ENSEMBLE EN ISLAM : Heurs et malheurs de l’immigration maghrébine« , par Abderrahman El Fouladi, publié dans « Maghreb Canada Express », Vol. XX, N°04 , pages 2 et 3, AVRIL 2022) ;
[1] Chambres des Communes , Canada, Rapport JUST26 et Le Soleil du 23/12/2024, « 25 ans, 25 moments : ce qui a marqué le Québec depuis l’an 2000 » ;
[2] La Presse du 11/02/2023, « Il n’ y a pas d’islamophobie au Québec » ;
[3] La Presse du 26/01/2023, « Islamophobie, la CAQ et les médias montrés du doigt » ;
[4] Revue « Relations », Édition mars 2023 , « L’islamophobie au Québec » ;
[5] * IEIM-UQAM, 20/09/2018, « Islamophobie et médias : la construction de l’islam et des musulmans dans les textes d’opinion québécois » et L’Actualité du 26/01/2023, « Islamophobie, la CAQ et les médias montrés du doigt« .