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Juin 05

Gilets jaunes : La répression de ‘’l’État de droit’’ continue

En octobre 1980, au sommet de sa gloire, Coluche décide de se présenter à l’élection présidentielle de 1981. Il a pris cette décision après avoir été mis à la porte d’Europe 1 où, chaque jour, il animait avec grand succès les tranches de l’après-midi et ridiculisait Valéry Giscard d’Estaing, empêtré dans l’affaire des diamants, puis de RMC, d’où il a été viré au bout de dix jours pour s’être moqué du prince et du Rocher. Interdit de médias, il annonce alors sa candidature à la présidentielle qui lui offrira, de fait, une tribune.

Ce qui n’est d’abord qu’une farce devient très vite sérieux. Conseillé par quelques amis issus de l’extrême gauche (Romain Goupil et Maurice Najman) et soutenu par l’équipe d’Hara Kiri, Coluche rallie une partie des intellectuels (Alain Touraine, Félix Guattari, Gilles Deleuze, Pierre Bourdieu) et de nombreux Français qui se reconnaissent dans sa gouaille et son franc-parler.

En quelques mois, il est crédité de 16 % d’intentions de vote. Un score qui inquiète autant la droite que la gauche. Mais, en avril 1981, au grand dam de ses comités de soutien, il annonce son retrait de la course présidentielle.

Menacé de mort

Que s’est-il passé ? Dans leur documentaire Coluche : un clown ennemi d’Etat, Jean-Louis Perez et Michel Despratx racontent, à l’aide de nombreux témoignages, comment l’Etat a demandé aux Renseignements généraux (RG) d’utiliser tous les moyens pour obliger le comique à renoncer à sa candidature.

Pour la première fois, les auteurs montrent le dossier des RG n° 817706 au nom de Michel Colucci, où sont consignés son casier judiciaire et toutes ses activités quotidiennes. Une opération supervisée de près par le « groupe de direction » des RG, qui n’a pas hésité à sortir des clous de la légalité et à utiliser des moyens très musclés, comme le révèlent plusieurs flics ayant participé à cette déstabilisation. « Il est vrai que le “groupe de direction” des RG était un Etat dans l’Etat policier », reconnaît Yves Bertrand, directeur des RG de l’époque.

A plusieurs reprises, Coluche a reçu des menaces de mort signées « Honneur de la police », un commando qui avait revendiqué l’assassinat de Pierre Goldman quelques mois auparavant. Les auteurs montrent aussi que la surveillance de Coluche ne s’est pas arrêtée après le retrait de sa candidature.

Elle a continué jusqu’au 19 juin 1986, jour de son accident de moto mortel. Le lendemain, la main anonyme d’un fonctionnaire de police a écrit sur le dossier : « DCD ».

Le tour des gilets jaunes

 Depuis 5 mois, la répression policière et judiciaire contre le mouvement des Gilets jaunes est gigantesque. Nous comptons des milliers de blessés, 22 personnes éborgnées, 5 mains arrachées et une personne tuée. Les violences policières qui mutilent et qui tuent sont un acte d’intimidation politique, elles cherchent à terroriser les Gilets Jaunes pour les empêcher d’agir : elles constituent un crime d’État. Pour justifier ce crime, le gouvernement, avec l’appui de certains médias, criminalise toutes celles et ceux qui contestent sa politique. La répression judiciaire prend la suite des violences policières pour étouffer le mouvement : 8700 gardes à vue, 2000 procès dont 1500 comparutions immédiates, près de 40% de peines de prison fermes, plus de 400 mandats de dépôt.

Impunité policière

Malgré l’ampleur du phénomène de répression mais sans grande surprise, quand ils sont interrogés au sujet des personnes blessées par la police, on voit que les membres du gouvernement nient la réalité pourtant scientifiquement établie, tant par des médecins que par le travail de collectifs ou journalistes indépendants. Dans le discours dominant, celui du gouvernement, les violences de la police sont sans cesse renvoyées dos à dos avec les prétendues violences des manifestants. Mais qui est encore dupe face à ce discours à l’heure où l’affaire Rémi Fraisse, assassiné par la police en 2014, se termine en 2019 par un « non-lieu » pendant que les Gilets jaunes sont condamnés à de la prison ferme en comparution immédiate ? Il est désormais clair que cette justice de classe, révélée aux yeux de tous par le mouvement des Gilets jaunes, est nécessaire au maintien du système en place.

Le documentaire choc de StreetPress sur les violences policières

Pour nos lecteurs, les citoyens français vivant au Canada en particulier, qui sont intéressés par  le mouvement des Gilets jaunes, je recommande ce documentaire qui a pour titre « Gilets jaunes, une répression de l’État »

A travers des entretiens, des vidéos des manifestations et des chiffres, “StreetPress” fait un point sur les violences policières durant le mouvement des Gilets jaunes, et avant. Le documentaire “Gilets jaunes, une répression d’État” est en accès libre.

C’est le mouvement social le plus réprimé, et ce depuis le début », assure Cécile Amar, journaliste à L’Obs, interrogée dans le documentaire. D’autres journalistes, des militants et des victimes de violences policières y témoignent longuement de la répression des mouvements sociaux des dernières années.

Vanessa, dont le front est marqué par une grande cicatrice, raconte son histoire. Le tir de flash-ball, son crâne ensanglanté, la perte partielle de sa vue et les traumatismes psychologiques depuis le 15 décembre 2018 sur les Champs-Elysées. Elle fait partie des 519 personnes blessées depuis le début des manifestations des Gilets jaunes selon un recensement du journaliste David Dufresne sur Mediapart.

Plus qu’un documentaire sur les Gilets jaunes

De la création de la brigade anti-criminalité (BAC) et son utilisation toujours plus importante dans les manifestations, à la judiciarisation du maintien de l’ordre, en passant par la généralisation du LBD – une « arme politique de terreur », pour Pierre Douillard – le documentaire de StreetPress dénonce les violences policières comme un mécanisme d’Etat. Cécile Amar rappelle que cette volonté étatique n’est pas propre au mouvement des Gilets jaunes, mais s’inscrit dans un contexte plus large : « Depuis l’état d’urgence, les pouvoirs politiques restreignent les libertés fondamentales. (…) De plus en plus de dispositions de l’état d’urgence sont inscrites dans le droit commun. »

Gilets jaunes : les violences  policières, le tabou du      gouvernement

C’est le titre de l’article de Nicolas Chapuis, publié dans le journal « Le Monde » du 19/04/2019.

Le journaliste explique que « C’est une bataille des images, mais aussi et surtout une guerre des mots. Face aux nombreuses ­photos et vidéos de scènes où des membres des forces de l’ordre molestent des manifestants, les autorités opposent un front de défense uni, dont la ligne pourrait se résumer ainsi : « Les violences policières n’existent pas. »

En effet, le 8 mars dernier, Emmanuel Macron avait montré la voie en répondant sèchement à un étudiant lors d’une étape du grand débat :

« Ne parlez pas de “répression” ou de “violences policières”, ces mots sont inacceptables dans un État de droit. »

Même interdit langagier pour le ministre de l’intérieur, Christophe Castaner, ­interrogé le 19 mars sur France ­Inter, qui rétorquait :

« Arrêtons de parler des violences policières ! »

Quant à Édouard Philippe, le premier ministre, il déclarait sur BFM-TV, en réponse à la Haut-Commissaire aux droits de l’homme de l’ONU, Michelle Bachelet, qui évoquait début mars un « usage excessif de la force » :

« Il faudra [lui] expliquer l’ensemble des faits et notamment l’extrême violence qui s’est déchaînée contre les forces de l’ordre. »

Pourquoi un tel tabou dans la parole publique, alors que, depuis le début du mouvement des « gilets jaunes », des dizaines de vidéos explicites documentent des dérapages parfois graves des forces de l’ordre ? Plus de deux cents enquêtes ont été ouvertes « pour des faits allant de l’insulte aux violences qui ont pu faire des blessés et parfois des blessés graves », selon les mots mêmes de Christophe Castaner. Plusieurs sources interrogées pointent une multitude de raisons à ce déni, à commencer par la nécessité de ne pas brusquer la base policière dont les autorités ont craint qu’elle ne fasse défaut en décembre 2018.

Emmanuel Macron qui a dynamité tous les partis politiques français en 2017, se croit-il intouchable ?

Il a eu la réponse le 26 mai dernier, C’est le parti de Marine Le Pen (RN) qui est arrivé en tête des élections européennes le 26 mai 2019, avec 23,3% des voix. Le parti de la majorité (LREM) a recueilli 22,4% des suffrages, ce qui lui assure 23 sièges au Parlement européens, tout comme le Rassemblement national (une fois le Brexit opéré).

Pour les  prochaines élections présidentielles, il se peut qu’il y ait encore un face à face Marine le Pen / Emmanuel Macron, et cette fois ci, Marine Le Pen ne fera de ce dernier qu’une bouchée. Car en France comme dans plusieurs pays d’Europe, les extrêmes reviennent en force.

« Citation intense de vérité à l’intention de nos jeunes générations à qui il faut rappeler que pour ce qu’ils vivent aujourd’hui, en liberté, des générations précédentes se sont sacrifiées pour toutes ces valeurs d’amour, de respect et de liberté. Soyez vigilant les jeunes car aujourd’hui nous constatons que dans bien des endroits du monde, l’histoire se répète, c’est justement sans doute parce qu’on se désintéresse du passé qu’il ne faudra pas s’étonner de revoir ressurgir les démons d’antan. »  Charles Marchal (Devoir de mémoire).

Par Mustapha Bouhaddar pour Maghreb Canada Express, pages 12-13, Vol. XVII, N°6 , JUIN 2019

Pour lire  l’édition de JUIN 2019, cliquer sur l’image: