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Juin 30

Coopération internationale : L’aide au développement et le respect des valeurs locales

CherkaouiLa coopération internationale constitue un outil de développement incontournable permettant à l’humanité de supporter et de vivre la globalisation et la mondialisation dans des conditions de partage et de solidarité. Certes, elle met en mouvement toutes les formes d’aide au développement particulièrement dans le sens Nord-Sud.

L’assistance technique demeure le chantier le plus fréquent car il permet de mobiliser des compétences dans des différents domaines au service des pays les moins avancés. Ce qui leur a permis de récupérer un certain retard dans le domaine technologique et de développer des compétences internes capables de répondre aux besoins propres de chacun.

La coopération décentralisée, vu sa conception territorialisée, a également joué un rôle important dans l’échange international notamment le lendemain des mesures drastiques d’ajustement structurel que beaucoup de pays de sud les ont connues dans les débuts des années quatre-vingt et qui ont été à l’origine d’un rapprochement entre les territoires de sud et leurs homologues du Nord.

L’assistance technique, en tant qu’axe principal de ces différentes formes de coopération, constitue le moyen le plus répandu pour transférer les compétences sollicitées et le savoir-faire demandé par les pays bénéficiaires. Les différents chantiers d’échange et de collaboration se nourrissent, dans la majorité des cas, des pôles d’intelligence et de la recherche gérés par des laboratoires ou des universités des pays avancés. Le portage de leur contenu se réalise, en général, par l’envoi des missionnaires femmes et hommes de la science et du monde de l’expertise.

Il est constaté que la majorité des programmes de collaboration technique ont pu apporter un plus au développement des pays bénéficiaires. Ce constat classique se confirme à travers les conclusions des observateurs et des auditeurs des projets de coopération.

Par contre, d’autres registres de coopération n’ont pas pu avoir le même succès notamment ceux ayant une relation avec le développement humain. Ce qui nous amène à se poser des grandes questions à ce propos. Il est à noter que les missions des experts, dépêchées pour encadrer des programmes sociaux ou des projets de développement humain et sociétal, se sont heurtés à des réalités locales qu’ils n’arrivent pas à élucider.

La méconnaissance des valeurs culturelles du terrain et le manque du temps pour maitriser le contexte socioculturel de la population avec qui l’expert est appelé à collaborer constitue un véritable obstacle qui influence directement ou indirectement les résultats des projets engagés.

Le cadre sociétal et l’organisation communautaire reposent sur des considérations ayant un rapport étroit avec un soubassement génétique ancestral et un héritage endogène non détectable par le regard d’un étranger.

Aussi, l’incompatibilité des outils de travail des experts et des concepts souvent fabriquées ailleurs pour un besoin et pour des situations culturellement différentes est la cause de l’échec constaté dans la mission de l’expert étranger.

A cet effet et à titre indicatif, il est à remarquer à travers une série de constations que vouloir agir sur la modélisation de la hiérarchie locale d’un territoire Africain constitue un bon exercice de cette dichotomie culturelle. L’expert s’appuie, faute de mieux, sur des protocoles empruntés au contexte occidental qui se trouve dans des applications inadaptées à la réalité locale du milieu.

Plusieurs pays subsahariens sont connus par leur modèle bicéphalie de gouvernance. Les territoires sont, souvent, gérés par deux types d’autorités, l’une traditionnelle reconnue par l’Etat et l’autre administrative classique. Le traditionnel inscrit, bien entendu, son autorité dans un système coutumier pratiqué depuis des siècles où le chef « Roi » gouverne ses sujets avec une légitimité historique incontestable. Il s’agit, en réalité, d’une petite dynastie dont le pouvoir est partagé entre les descendances familiales. Cette monarchie administre le territoire dans un certain nombre de domaines à savoir :le foncier, le spirituel, le patrimonial, la culturel. Elle gère, également, les conflits familiaux et tribaux.

Ce dispositif de gouvernance laisse peu de possibilité pour faire émerger un changement vers une véritable démocratie telle qu’elle est définie et conçue dans la culture universelle. La question de l’alternance et le leadership se trouve ainsi dans un mode décoratif et commercial car l’oligarchie est la monnaie courante dans cette tradition. Cette culture se trouve soutenue par les alliances et les configurations d’ordre relationnel basée sur des intérêts convoités par les familles notables. Devant ce tableau de complicité et devant une résistance des conservateurs, le changement devient de plus en plus difficile.

D’autres tentatives ont été mises à l’épreuve devant cette disposition sociétale. L’événement d’introduire dans ces communautés la notion de la coopérative comme étant un instrument principal de l’économie sociale et ce dans un but de résoudre les problèmes de l’emploi des jeunes. Le projet s’est heurté d’une manière franche à la question du comment faire accepter l’indépendance et l’autonomie de cette entreprise collective. La notion « une personne et une voix » telle qu’elle est proclamée par les principes démocratiques de gouvernance est rarement admise. La présence du chef « Roi » et de ses équipes n’arrive pas à se soumettre à ses valeurs sociétales qui sont bafoués sous prétexte que le changement risque de porter atteinte aux coutumes et aux traditions de la communauté. Plusieurs autres exemples pourraient illustrer cet état de chose.

Plusieurs projets de coopération n’ont pas tenu compte de cette difficulté sociétale locale. Ce qui semble être la raison principale de l’échec de plusieurs projets investis dans ce domaine Humain

La moralité recherchée par cette article réside au niveau du regard et des précautions que nous devons observer à cet égard ; toutes les fois où nous sommes amenés à entreprendre une mission d’assistance technique. La modestie est la devise recherchée pour mieux amorcer cette précaution. Tout transfert du savoir et des compétences du Nord vers le Sud doit obéir à une éventuelle adaptation intelligente concertée. Et sans connaissances préalables de la réalité local du terrain et sans l’implication des populations concernées, les initiatives entreprises ne pourraient générer que d’avantage de distanciation par rapport à ce qui est attendu de l’aide au développement.

Toutes les formes de coopération internationale doivent observer une certaine rigueur dans leur démarche d’assistance technique et d’intervention en faveur d’un changement concerté. Il faut en tenir compte quand il s’agit des projets ayant une relation avec l’être humain notamment dans les zones à forte charge culturelle.

Une posture orgueilleuse comme celle « je connais tout » de la part d’un expert n’a jamais et ne pourra jamais servir la noble cause du développement inclusif et durable.

Par Abdeljalil Cherkaoui (Expert en Économie Sociale et en Développement humain) pour Maghreb Canada Express, Vol. XVIII, N°07 , page 14, JUILLET 2020.

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