Tandis que l’Irak est actuellement divisé entre le pouvoir fédéral à Bagdad, le Kurdistan irakien autonome et les territoires contrôlés par l’État Islamique, une grande coalition militaire internationale essentiellement portée par les États-Unis s’est formée en vue de détruire l’organisation de l’état islamique.

Pour des raisons essentiellement de communication politique, les chancelleries occidentales se sont hâtées d’inclure dans la coalition des pays de la région pour éviter ainsi de donner l’image d’une croisade contre l’état islamique –
… bien qu’il n’ait d’islamique que le nom !
Ainsi beaucoup de pays musulmans ont été priés de rejoindre cette coalition. La République Islamique d’Iran en fait objectivement partie bien que le dossier nucléaire soit toujours sur la table et l’Arabie Saoudite également, alors qu’elle a contribué hier au financement du groupuscule qu’elle combat aujourd’hui.
La présence dans la coalition de pays arabes, ne change rien sur le plan militaire car l’essentiel des frappes sont assurées par les États-Unis.
En revanche, la Turquie qui est un pays musulman, frontalier de l’Irak et une puissance politique et militaire importante dans la région, a longtemps refusé de prendre part à la coalition avant de la rejoindre avec néanmoins ses propres objectifs politiques et militaires.
Quel a été le cheminement de la diplomatie turc dans la crise que traverse le Moyen-Orient ?
La première des raisons qui fait que la Turquie a d’abord refusé d’intervenir, c’est qu’elle semble avoir retenu les leçons du passé.
En effet, Ankara a été un des premiers pays de la région à se ranger du côté des rebelles syriens contre le régime de Bachar Al-Assad.
Cette politique était d’avantage basé sur un positionnement idéologique en faveur de la démocratisation du monde arabe comme l’AKP l’avait fait avec les militaires turcs.
Néanmoins, la diplomatie turque a considérablement sous-estimé la capacité du régime d’Al-Assad à jouer de son positionnement stratégique et des alliances internationales qui lui permettraient de rester au pouvoir.
La conséquence a été que la voix de la Turquie (que l’on présentait comme un modèle dans la région) a été de moins en moins présente du fait d’être paru comme un pays partial et acteur du conflit.
Enfin la nature même de l’intervention militaire pose un problème à la Turquie.
En effet, la coalition concentre l’ensemble de ses efforts militaires sur les frappes aériennes. Les avions américains décollent du Koweït et du Qatar, les avions britanniques décollent de Chypre, tandis que les avions français décollent des Émirats Arabes Unis. La distance entre les bases aériennes et les théâtres d’opérations qui sont dans le nord de l’Irak et le sud de la Syrie ne permet pas une présence aérienne permanente comme dans le cas de la guerre de Bosnie.
Ainsi pour le succès militaire de l’opération la présence de troupes au sol est indispensable. Or l’opinion publique occidentale étant hostile à cette idée, c’est donc l’armée régulière irakienne et surtout les peshmergas kurdes qui sont chargés de repousser les soldats de l’état islamique. En réalité Ankara est hostile à la livraison des armes opérées par les services de renseignements français et américains au Peshmergas Kurdes et redoute que ces mêmes armes tombent aux mains du PKK en Turquie.
L’Irak et la Syrie sont, ce que l’on appelle en science politique, des états faillis, en ce que le gouvernement central ne contrôle pas l’ensemble de son territoire dans les fonctions régaliennes de l’État. Les deux pays sont en situation de guerre civile, le pouvoir central syrien combattant l’état islamique en plus des rebelles, tandis que les Irakiens combattent l’état islamique et n’ont plus de droit de regard sur ce qui se passe au Kurdistan irakien.
Ces derniers jours, la coalition s’est essentiellement attaquée aux nerfs de la guerre, à savoir les revenus tirés des raffineries que l’EIL revend au marché noir. Ces mêmes raffineries détruites sont pourtant le principal argument économique qui permettra de recouvrir l’unité nationale qui s’éloigne chaque jour un peu plus. Il n’y a en réalité pas de bonne politique à mettre en place, si on n’affaiblit pas économiquement l’Organisation de l’État Islamique, celle-ci continuera de sévir dans la région et si l’on détruit l’ensemble des infrastructures pétrolières contrôlées par l’EIL, c’est des revenus économiques importants en moins pour les gouvernements centraux en mal de légitimité politique.
Ce dilemme, la Turquie l’a bien compris.
Quelle que soit l’issue de cette intervention militaire, l’équilibre géopolitique risque d’être perturbé et c’est précisément quand les F18 et les Rafales cesseront leurs opérations que la Turquie prévoirait de rentrer sur scène.
C’est il y a un mois que les diplomates et les hauts gradés turcs sont arrivés à la conclusion que l’intervention militaire terrestre du pays était la meilleure politique pour défendre les intérêts de la Turquie.
Sur le plan militaire d’abord, Ankara est la seule puissance de la région capable d’engager des troupes loin de ses frontières en coordination avec un appui aérien. D’un point de vue politique, entre la coalition qui combat l’état islamique tout en ayant des vues sur le possible affaiblissement du régime syrien, et les kurdes d’Irak sur leurs indépendances, l’alliance objective entre les deux parties effraie Ankara. Erdogan a été clair, il combattra le terrorisme pour défendre les intérêts du pays, et les terroristes selon la Turquie, sont autant Da’esh que le PKK ou les Peshmergas.
Ainsi, la Turquie mise sur sa diplomatie et sa puissance militaire pour défendre ses intérêts à court terme en s’assurant que les milices kurdes ne gagnent pas en influence dans la région. Et une foi la guerre terminée, la Turquie misera alors sur son traditionnel soft power pour assurer son leadership au Moyen-Orient, qu’elle considère maintenant comme sa zone d’influence.

Par Anas Abdoun

Étudiant en Sciences politiques à l’Université de Montréal, candidat à une Maîtrise en Relations Internationales

Volume XII, N°11, page 16, Novembre 2014,Maghreb Canada Express.

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