Par Abderrafie Hamdi
La Coupe d’Afrique est désormais derrière nous. Le Sénégal a remporté le trophée, il est rentré à Dakar avec la coupe, et tout un peuple a célébré ses joueurs. Cette joie est légitime, presque vitale. Dans des sociétés soumises à de fortes tensions économiques et sociales, les moments de bonheur collectif sont rares et précieux. Le football offre parfois cette parenthèse, cette respiration qui suspend, l’espace de quelques heures, le poids du quotidien. À ce titre, la victoire sénégalaise mérite d’être saluée sans réserve.
La défaite du Maroc appelle un autre registre de réflexion
Les raisons sportives existent, bien sûr : choix tactiques, gestion du match, efficacité, concentration. Ce sont des questions qui relèvent des techniciens, et il leur appartient d’en tirer les enseignements. Mais s’arrêter là serait passer à côté de l’essentiel. Car ce qui a entouré cette compétition, avant même le coup d’envoi et tout au long du tournoi, dépasse largement la seule dimension sportive.
Le Maroc a abordé cette Coupe d’Afrique avec un niveau de préparation rarement atteint sur le continent. Infrastructures modernes, stades aux normes internationales, réseaux de transport efficaces, organisation fluide, sécurité maîtrisée, offre hôtelière solide, logistique éprouvée : rien de tout cela n’a été improvisé. Ce travail s’inscrit dans une stratégie de long terme, nourrie par l’expérience de compétitions internationales récentes et par une volonté assumée de hisser le pays à un certain standard. La Coupe d’Afrique a bénéficié de cette dynamique, et les faits sont là : sur le plan organisationnel, les résultats parlent d’eux-mêmes.
Sur le terrain sportif, le parcours marocain des dernières années confirme cette trajectoire. Performances remarquées à l’échelle mondiale, titres dans les catégories de jeunes, présence constante parmi les équipes qui comptent : il s’agit d’un processus construit, fondé sur l’investissement, la formation et une meilleure gouvernance. Pourtant, ce chemin n’a pas suscité l’adhésion tranquille que l’on aurait pu attendre. Il a, au contraire, été accompagné d’un climat de suspicion, parfois virulent, émanant de plusieurs acteurs africains et arabes.
Quand la politique vient spolier le sport
Certaines attitudes, notamment celles venues d’Algérie, s’inscrivent dans un contentieux politique ancien et assumé. Elles ne surprennent guère. Ce qui interpelle davantage, en revanche, c’est l’extension de cette défiance à d’autres pays, à des responsables sportifs, à des commentateurs, voire à des institutions. Comme si la réussite marocaine dérangeait au-delà des rivalités classiques. Comme si elle mettait mal à l’aise.
Ce malaise révèle quelque chose de plus profond. Le succès de l’autre agit souvent comme un miroir brutal. Il renvoie chacun à ses propres échecs, à ses retards, à ses promesses non tenues. Face à cette comparaison implicite, le soupçon devient une protection. On doute de l’arbitrage, on conteste l’organisation, on suspecte les infrastructures, on cherche des explications extérieures. Non parce que les faits l’imposent, mais parce que reconnaître la réussite d’autrui oblige à regarder en face ses propres insuffisances.
À cela s’ajoute une crise de confiance structurelle. Là où les institutions sont fragiles, marquées par le clientélisme ou la corruption, il devient difficile de croire à l’existence d’un système qui fonctionne correctement. L’idée même d’une compétition bien organisée, d’un cadre impartial, d’un État capable de gérer un événement complexe sans tricher paraît suspecte. Le doute devient réflexe, presque culturel, nourri par une expérience collective où la règle est souvent contournée.
Il existe aussi un rapport problématique à la défaite et aux règles communes. La démocratie ne se limite pas à des procédures électorales ; elle repose sur une culture de l’acceptation, de la responsabilité et du respect du cadre partagé. Là où cette culture est fragile, la contestation permanente devient la norme. On remet en cause le résultat, puis le processus, puis le contexte lui-même. Accepter la défaite est vécu comme une humiliation, non comme une étape normale de la compétition.
Rester au dessus de la mêlée
Cette Coupe d’Afrique a ainsi fonctionné comme un révélateur. Elle a montré que le football africain reste traversé par des tensions politiques, sociales et symboliques qui excèdent largement le jeu. Au lieu d’être un espace de rivalité saine et de célébration collective, il devient parfois un théâtre où se projettent des frustrations internes non résolues, des complexes historiques, des peurs face à la réussite.
Pour le Maroc, le piège serait de céder à un discours de victimisation ou, à l’inverse, à une posture de supériorité. Ni l’un ni l’autre ne sont utiles. La relation avec l’Afrique ne se construit ni dans la plainte ni dans l’arrogance. Elle suppose lucidité, constance et confiance. Le continent n’est pas homogène : certains se réjouissent sincèrement des succès marocains, d’autres les vivent comme une concurrence, d’autres encore comme une remise en cause symbolique de leur propre récit national.
L’enjeu est donc de continuer à avancer sans s’excuser de réussir, tout en comprenant les résistances que cette réussite peut susciter. Transformer la performance en opportunité de coopération plutôt qu’en ligne de fracture. Le football, dans ce contexte, joue un rôle révélateur. Après le coup de sifflet final, il ne dit pas seulement qui a gagné ou perdu. Il raconte aussi les fragilités, les peurs et les contradictions d’un continent encore en apprentissage face à la réussite de l’un des siens.