Par Ahmed Saber (1) (Rabat, Maroc)

Dans un article, publié le 29 décembre 2025 dans le magazine français « Jeune Afrique », la journaliste Fadwa Islah estime, à juste titre, que les élections  législatives de 2026 au Maroc seront «  un moment de vérité ».

Pour l’auteure de cet article, « ce scrutin est plus qu’une élection, ce sera un test de sincérité démocratique, un examen de crédibilité internationale et le premier acte d’une mutation institutionnelle majeure : celle qui doit permettre au Royaume de concrétiser, demain, le plan d’autonomie au Sahara ».

Le message véhiculé est laconique mais très clair

Par cet article et à travers le choix des mots utilisés, l’auteure n’a pas voulu se contenter d’informer. Elle a préféré alerter en jetant un tout petit pavé dans la mare pour contribuer positivement à faire évoluer les esprits au Maroc et pour que les défis soient transformés en opportunités.

Avant d’entrer dans le vif du sujet, il faudrait préciser certaines notions essentielles pour qu’on sache de quoi on parle. En effet, quand on a des définitions différentes et des interprétations divergentes d’un objet d’étude, de discussion ou de débat, l’échange devient tronqué, voire  inutile et complètement improductif. Pour éviter un éventuel dialogue de sourds, il faudrait définir certaines notions de base sans lesquelles il serait difficile de comprendre les enjeux des prochaines élections législatives au Maroc ou toute autre consultation populaire. Parmi ces notions de base qu’il faut bien comprendre, il y la Nation,  l’État, la députation …etc….

La nation est un plébiscite de tous les jours 

Pour l’historien et philosophe français, Ernst Renan (1823-1892), une nation « est un plébiscite de tous les jours ». Une nation est fondée sur deux piliers de haute importance à savoir un passé commun et un présent marqué par le consentement et la volonté de vivre ensemble. Selon Renan, la nation n’est pas à définir par la race, la langue commune, la religion ou la géographie: La nation est avant tout  « un projet collectif et une conscience morale partagée issue d’un choix volontaire ». Pour Renan, « les principaux critères de l’appartenance nationale sont le désir de vivre ensemble et la volonté de continuer à faire valoir l’héritage qu’on a reçu indivis».

 En plus de Renan, d’autres grands penseurs de renom ont essayé de définir la notion de Nation et d’analyser le processus de sa constitution.

En termes très simples, on peut affirmer  que les facteurs essentiels à la constitution d’une nation sont la volonté commune et un consentement à vivre ensemble: c’est ce qu’on appelle la souveraineté populaire. En plus de ces facteurs déterminants pour la formation d’une vraie nation,  il y a le concept du contrat social qui ne peut être fondé que sur l’intérêt général, le sentiment d’appartenir à une même culture et à la même patrie. Enfin, une nation est un groupe humain ayant une histoire commune.

Les autres facteurs évoqués par certains penseurs ou politiciens ont leur importance dans le processus de formation des nations mais ne seraient pas déterminants. Une nation plurilingue (multi-linguiste) pourrait être plus forte et mieux soudée  qu’une nation mono-linguiste. Évidemment, pour définir une nation, il y a d’autres  données objectives à prendre en considération telles que le territoire, l’ethnie, la langue, la religion, la culture et l’Etat. Ces facteurs ont une grande importance. Mais la donnée décisive et déterminante reste toujours « la volonté forte et durable de vivre ensemble au sein d’un groupe humain solidaire, ayant les mêmes principes et valeurs morales et où règnent la justice, la non-exclusion,  l’empathie et la gestion démocratique des affaires publiques sous le strict contrôle du peuple ». 

Pour certains penseurs, la nation est avant tout une «construction politique dont la fonction première est de garantir la cohésion sociale et de faire respecter l’autorité et la volonté de l’État ».

Il y a  la nation mais il y a aussi  l’État, deux concepts distincts qu’il faut bien comprendre avant de faire acte de candidature aux élections qui devaient déboucher sur le choix des personnes, des élus qui seront mandatés pour contrôler et évaluer la prestation du gouvernement ( pouvoir exécutif ) et voter les lois, etc…..   

L’État est mode d’organisation sociale

Plusieurs chercheurs et penseurs ont essayé de définir la notion d’État dont notamment l’économiste et sociologue allemand Max Weber (1864-1920). Pour certains  chercheurs, « l’État est une communauté humaine, fixée sur un même territoire et ayant une organisation propre». Cette organisation dispose d’une puissance suprême d’action, de coercition et de commandement à l’intérieur de son territoire.  L’État est avant tout un mode d’organisation sociale. C’est aussi un ensemble cohérent d’institutions disposant du  « monopole de l’édiction des règles de droit et du recours à l’emploi de la force publique, c’est à dire le  monopole de la violence légitime à l’intérieur de ses frontières.

Pour gérer les affaires publiques et mettre en œuvre sa politique, l’État a recours aux services des fonctionnaires, qui sont des personnes nommées et non pas  élues.

Par contre, les collectivités territoriales sont dirigées par des personnes élues (maires, conseillers  régionaux ou communaux). C’est le même cas pour les parlementaires qui sont des personnes élues par le peuple. Le droit de siéger au parlement, la députation n’est ni une fonction, ni un prestige ni un privilège. C’est une écrasante responsabilité, une lourde commande et un mandat attribué par une partie du peuple (électorat). Un député n’est qu’un mandataire. Le mandant n’est autre que la partie de l’électorat qui a voté en sa faveur.

Un fonctionnaire ou un élu qui n’arrive pas à bien comprendre ses droits et ses obligations, la nature et les limites de sa mission, doit rendre le tablier et chercher un autre domaine dans lequel il pourrait être actif, plus  productif et plus utile pour la Société et le pays.  Être député ou fonctionnaire n’est pas le seul moyen pour servir le pays. Un éboueur sert son pays mille fois mieux que n’importe qui, c’est le cas aussi  du soldat, du paysan-agriculteur … etc. Un député corrompu est un aigrefin et un voleur de rêves, d’espoir et d’ambitions. Il nuit à son pays plus que quiconque. C’est un agent pathogène qui perturbe le fonctionnement normal du pays.

Le bilan désastreux de la 11ème législature au Maroc (2021- 2026) :

 Selon certaines informations livrées par la presse nationale et internationale, une trentaine de députés  de la majorité et de l’opposition seraient poursuivis ou même condamnés, depuis 2021,  pour corruption, détournement de fonds publics, abus de pouvoir ou autres délits financiers. Pour certains observateurs avertis, c’est « un record qui alimente le sarcasme sur les réseaux sociaux et relance le débat sur l’épineuse question de la probité et de l’intégrité des membres du parlement ».

Trente  députés de diverses obédiences politiques sont dans le viseur de la justice pour corruption, dilapidation des deniers publics et autres malversations financières, c’est un record inquiétant, pour la simple raison qu’il s’agit de presque 8% du nombre des parlementaires siégeant à la chambre des représentants, la chambre basse du Parlement marocain qui compte 395 députés.

Le parlement marocain serait-il pourri jusqu’à la moelle ?

Dans un article publié le 7 octobre 2025 par le journal casablancais Médias 24, sous le titre « Élus face à la justice : nouvelles condamnations et poursuites en 2025 », Sara Ibriz estime « que depuis moins de deux ans, une vague de condamnations et de poursuites vise de nombreux élus touchant  à la fois des figures locales et nationales ».  Ces poursuites ont été déclenchées à un moment où « la rue s’agite et des slogans se multiplient ». Selon la presse, il s’agit d’une vague judiciaire sans précédent et d’une vraie hémorragie judiciaire.

Les informations livrées par la presse locale et étrangère étalent une longue liste des chefs d’accusation retenus contre les prévenus. Outre la corruption, le détournement de fonds publics, les malversations financières et l’abus du pouvoir qui sont devenus des infractions endémiques et récurrentes, d’autres élus ont été condamnés ou poursuivis pour traite des êtres humains et trafic de drogue….  

Ce bilan terrifiant, sordide et nauséabond, montre que le scrutin du 8 septembre 2021 était un échec total dont les coûts pour le peuple marocain ont été énormes. Lors de la législature en cours depuis 2021 les marocains risquent de n’en voir que des vertes et des pas mûres. Pour certains analystes ayant le sens de l’humour et de la répartie, cette vague judiciaire sans précédent a métamorphosé le parlement. Le parlement marocain n’est plus bicaméral, il devient tricaméral: la Chambre des Représentants, la Chambre des Conseillers et la Chambre de la prison d’Oukacha à Casablanca.        

La bourde du gouvernement issu des élections législatives de 2021

Quelques semaines seulement après sa nomination, le gouvernement, formé suite aux résultats ayant sanctionné le scrutin du 8 septembre 2021, a vite dévoilé sa vraie nature et ses véritables intentions. Contre toute logique et toute attente, il a osé retirer le projet d’amendement du code pénal qui introduit l’incrimination de l’enrichissement illégal. Il est vivement souhaitable que le prochain gouvernement  adopte ce projet de loi et le dépose au parlement dans les meilleurs délais pour gagner la confiance du peuple. Il est inutile de rappeler ici l’importance de ce projet pour la bonne gouvernance et le contrôle exercé sur les mandataires. C’est une arme de dissuasion qui pourrait décourager les mauvaises intentions et renforcer la confiance dans les institutions du pays.

Les élections législatives de 2026 : les grands enjeux, les défis  et les profils souhaités

Lors d’une conférence de presse improvisée tenue le 11 janvier 2026, Aziz Akhannouch, le chef en exercice du gouvernement, a annoncé qu’il ne briguera pas un troisième mandat à la tête du « Rassemblement National des Indépendants » (RNI); le parti qui dirige la coalition gouvernementale aux commandes depuis les élections législatives du 8 septembre 2021. Aziz Akhannouch a aussi annoncé sa décision de ne pas se présenter aux prochaines élections législatives qui devraient avoir lieu en automne prochain. En choisissant  de se retirer de la course aux élections de 2026, Akhannouch aurait  décidé, par conséquent, de renoncer au poste de chef de gouvernement. Dans ce cas et au jour d’aujourd’hui,  on peut affirmer que le « gouvernement du mondial »  pourrait être  dirigé par un autre leader politique.

Le même jour, le RNI a annoncé la tenue de son congrès extraordinaire, le 7 février 2026, à El Jadida, une ville située à une centaine de kilomètres au Sud de Casablanca.  Sans aucun commentaire sur le retrait d’Akhannouch de la présidence du parti et des prochaines élections législatives, le bureau politique RNI s’est contenté d’annoncer que le dépôt des candidatures à la présidence du parti est ouvert du 12 au 21 janvier au siège central du RNI à Rabat.

Le principal enjeu pour les marocains n’est pas le taux de participation. Ce qui compte le plus pour la majorité des marocains c’est la mise en œuvre d’actions efficaces pour barrer la route à ceux qui auraient  normalisé avec le mensonge, la corruption, le népotisme, la dilapidation des fonds publics et l’enrichissement illicite… Le plus important est d’ériger des digues infranchissables, et non seulement quelques palissades, pour éliminer, dès le départ,  les cupides, les épicuriens, les « know nothing marocains », les charançons et les cabotins, les comparses, les thuriféraires et les bardes…. .

Pour les électeurs  marocains, le plus important et le plus urgent est d’arriver à un mécanisme efficace pouvant éliminer ceux qui souhaiteraient arriver au Parlement munis de balluchons et repartir avec des valises bien remplies d’argent. Le Maroc n’a pas besoin d’élus cupides qui ont fait de l’hypocrisie une arme redoutable et de la diffamation une stratégie.

Le Maroc a besoin de ceux qui n’ont que faire des couleurs de leurs chaussettes.

Le Maroc a besoin d’autres profils. Des personnes instruites, intelligentes et modestes, connues pour leur probité et leur intégrité morale. Des hommes politiques qui préfèrent la communication franche et sérieuse aux conciliables et aux chuchotements. Le Maroc a besoin des gens ayant une boussole claire. Des personnes qui agissent en fonction des principes et des valeurs nobles. Le Maroc n’a plus besoin des ignorants, des pleutres, des hypocrites, des opportunistes, des encenseurs, des êtres acariâtres, des gens versatiles  et des évergètes malintentionnés…

Évidemment, il y a le principe cardinal de la responsabilité individuelle selon lequel «nul n’est responsable que de ses propre méfaits»,  avec des exceptions comme les cas d’irresponsabilité (absence de discernement, mineurs et troubles psychiques …).

Mais est-ce un élément sur lequel on peut se baser pour dédouaner l’État et la Société de toute responsabilité. Malheureusement, la réponse est non. Un criminel n’a pu agir que parce qu’il a trouvé un terreau fertile. Selon certains penseurs, «la Société prépare le crime et le criminel le commet». Le crime n’est pas seulement un acte individuel, mais un produit des conditions sociales, économiques et culturelles. Les criminels ne sont que des instruments. La coercition et  la prison ne suffisent pas pour lutter contre les actes criminels (dont la corruption, les abus de pouvoir et les crimes financiers..). Il faut des moyens de dissuasion, mais surtout une bonne éducation dès l’enfance dans la famille et l’école… Le grand et principal ennemi du développement et de l’émancipation des peuples est l’inertie. L’État doit agir et bien agir en lançant et dès à présent une campagne de sensibilisation sur les multiples dangers que représente l’élection d’un mauvais candidat.

Lors de la campagne électorale, les marocains ont besoin d’un débat serein sur les projets et d’une concurrence loyale entre des idées contradictoires. Ceux qui décident d’entrer en lice doivent être des candidats porteurs de projets réalistes et pragmatiques. « Les promesses n’engagent que ceux qui y croient »  est une aberration. Car un engagement non tenu et une promesse non respectée sont un mensonge et partant une forme de manipulation qu’il faut sévèrement réprimer. Pour une campagne utile, il faut éviter le recours aux tambourins et aux tambours (taârija et béndir) qui risquent d’infester le débat souhaité.

Depuis le 31 octobre 2025 et l’adoption de la résolution 2797 par le Conseil de Sécurité de l’ONU, le Maroc n’a plus de choix: Il doit avoir une politique nationale harmonieuse,  équilibrée et non boiteuse. Pour une diplomatie efficace, il faut une bonne politique intérieure. Un appareil diplomatique ne peut rien faire sans une bonne politique intérieure. Les prochaines élections législatives sont une occasion pour rassurer nos amis et prouver que le Maroc est sur de bonnes voies et avance dans la bonne direction.  

Au sujet de l’auteur

(1) Ahmed Saber fut second de l’ambassadeur et conseiller économique à l’ambassade du Maroc à quatre reprises : À Doha (Qatar), à Moscou (Russie), à Ottawa (Canada) et à Berlin (Allemagne), ceci sans parler de ses différentes affectations, au sein du ministère des affaires étrangères, en tant que chef de service; dont celle de chef de Service « des droits de l’Homme » à la Direction des Nations Unies (2005-2008).

Il est aussi l’auteur du Roman « Le marabout de la vallée de l’arbousier paru tout récemment à Rabat (Maroc)

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