Notre confrère Ahcène Tahraoui (1) vient de publier son premier livre, intitulé « Mots et maux de la Kabylie », aux Éditions BouquinBec de Montréal (Canada).
Il s’agit d’un ensemble d’articles et de reportages consacrés à sa région natale, Tizi Ouzou, et aux épreuves multiples auxquelles sa population est confrontée. Il y est question de marginalisation politique et économique, de déni identitaire, mais aussi de résistance culturelle. Cette œuvre littéraire se propose de jeter un regard sur la Kabylie contemporaine à travers un choix d’articles de presse publies dans le journal francophone algérien El Watan.

Voici la préface de ce livre; signée par Emmanuel Galiero, journaliste au Figaro :

« Et si l’on songe à ce que l’on sait du peuple kabyle, sa fierté, la vie de ces villages farouchement indépendants, la constitution qu’ils se sont donnée (une des plus démocratiques qui soit), leur juridiction enfin qui n’a jamais prévu de peine de prison tant l’amour de ce peuple pour la liberté est grand, alors la ressemblance se fait plus forte et l’on comprend la sympathie instinctive qu’on peut vouer à ces hommes. »

Comment ne pas penser immédiatement à ces mots d’Albert Camus, couchés dans les colonnes d’Alger Républicain le 5 juin 1939, en découvrant l’admirable travail d’Ahcène Tahraoui ? Si soixante seize années séparent les deux témoins, ils nous apparaissent pourtant, aujourd’hui, comme des frères de soleil et de vérité. Dans son édifiante enquête consacrée à la Kabylie, Camus avait porté la lumière sur l’insoutenable misère d’un peuple. Il avait exposé le réel aux regards, un peu gênés, de la conscience et de la responsabilité. Et méticuleusement, avec la rigueur de l’observateur, il avait tracé aussi des pistes pour un monde plus juste à construire sur ces terres oubliées d’Algérie.

Tahraoui, avec la même vigilance professionnelle, faite d’impatience, de lucidité et de révolte intérieure, regarde la Kabylie telle qu’elle est. Il ne triche pas. Finalement, ses articles prolongent l’œuvre journalistique de Camus en nous immergeant dans le quotidien d’une société vivante. Il faut les apprécier comme les fruits de dix longues années de veille passionnée et courageuse. Car le courage est sans doute l’autre point de convergence que l’on pourrait défendre entre ces deux veilleurs. Ils se sont penchés, presque ensemble à l’échelle de l’Histoire, sur le destin d’un peuple sans craindre les foudres d’un pouvoir dont ils ont montré les limites, l’impuissance et les multiples formes de répression. A plus d’un titre, les chroniques d’Ahcène Tahraoui sont aussi un modèle pour les jeunes journalistes. Elles rappellent quelques règles primaires d’un métier d’artisans, plus proche du labeur ouvrier appliqué que des salons de penseurs autorisés. Leur simplicité est leur force. Elles montrent avant de démontrer. Elles ont la fraîcheur et l’exigence d’une vocation, dont les sommets furent d’ailleurs finement définis par Albert Camus. « La tâche de chacun de nous est de bien penser ce qu’il se propose de dire, de modeler peu à peu l’esprit du journal qui est le sien, d’écrire attentivement et de ne jamais perdre de vue cette immense nécessité où nous sommes de redonner à un pays sa voix profonde. » Fidèle à cet avertissement limpide d’Albert Camus, prononcé comme un présage, le 31 août 1944, dans un éditorial visionnaire du journal Combat intitulé « Critique de la nouvelle presse », un journaliste kabyle nous rappelle aujourd’hui l’ambition essentielle du métier d’éclaireur.

Lorsque des habitants désemparés de Boumahni, lui confient: « Nous vivons le calvaire », Ahcène Tahraoui répète leurs mots et leurs maux pour mieux nous raconter leur détresse mais il ne montre pas seulement l’inquiétude d’un village. Il révèle l’insoutenable réalité d’une Kabylie meurtrie, abîmée et pauvre comme elle l’était déjà plus de sept décennies plus tôt. Et cette exigence, toute camusienne, de dire ce que d’autres voudraient taire, est un rappel essentiel adressé à la conscience du lecteur. Car enfin, dans le silence de ces pages d’humanité ciselées, au-delà des anecdotes d’un monde de douleurs et d’espoirs, Ahcène Tahraoui ne nous offre-t-il pas une saisissante définition de la persévérance et de l’inlassable métier de témoin ?’’   

Au sujet de l’auteur

 (1) Journaliste de formation et de profession, Ahcène Tahraoui est diplômé de l’Institut des sciences de l’information et de la communication depuis 1989. Il appartient à cette génération qui a accompagné, parfois au prix fort, la naissance et l’essor de la presse indépendante en Algérie. Il débute sa carrière au début des années 1990 au quotidien Le Soir d’Algérie, premier journal privé indépendant, fondé dans un contexte politique marqué à la fois par l’espoir et par de profondes turbulences. Il collabore ensuite au Quotidien d’Algérie avant de rejoindre le journal Liberté, où il exerce durant treize années comme correspondant en Kabylie, basé à Tizi Ouzou. Ce long ancrage sur le terrain façonne durablement son regard, son écriture et sa manière d’appréhender le réel.

Il travaille à Tizi Ouzou durant les années les plus sombres de la violence islamiste, à partir de 1994, au début de la subversion armée en Kabylie. Cette période, connue sous le nom de « décennie noire », est marquée par les attentats à la voiture piégée, les assassinats ciblés, les incursions armées dans les villages, le racket des populations, ainsi que par la confiscation des fusils de chasse, souvent retournés contre des civils, des militaires et les services de sécurité.

En 1995, son ami et confrère Saïd Tazrout, correspondant du quotidien Le Matin, est assassiné à Tizi Ouzou. Il est alors le troisième journaliste de ce journal tué par les groupes islamistes armés en moins de neuf mois. Le 17 février 1996, Achour Belghezli, journaliste à l’hebdomadaire Le Pays-Tamurt est assassiné dans son bureau, avec Dalila Drideche. Près d’une centaine de journalistes tomberont sous les balles durant cette période. Malgré la menace permanente, la peur quotidienne et les risques réels qui pesaient sur leurs vies, l’auteur, à l’instar de nombreux confrères, a continué à exercer son métier, convaincu qu’informer, témoigner et écrire relevaient alors d’un acte de courage et de responsabilité.

Par la suite, Ahcène Tahraoui intègre le quotidien El Watan, journal indépendant reconnu pour sa ligne critique à l’égard du pouvoir. Il y travaille pendant quatorze années, jusqu’à son départ en novembre 2021. Cette trajectoire professionnelle, étendue sur plus de trois décennies, lui a permis d’observer de l’intérieur les mutations de la société algérienne, mais aussi les limites imposées à l’exercice du journalisme dès lors qu’il s’attaque aux zones sensibles du récit national. Ce livre réunit des articles et des reportages consacrés à la Kabylie, région natale de l’auteur, et aux épreuves multiples auxquelles sa population est confrontée. Il y est question de marginalisation politique et économique, de déni identitaire, mais aussi de résistance culturelle face à un pouvoir central peinant à reconnaître la pluralité linguistique et culturelle du pays. La défense de la langue et de la culture amazighes traverse ces textes comme un fil constant, indissociable de la quête de dignité et de justice.

Installé au Canada depuis 2021, Ahcène Tahraoui poursuit son engagement journalistique à Montréal. Il est chroniqueur au mensuel Maghreb Canada Express et s’implique également, à titre bénévole, dans la radio communautaire amazighe Radio Tamazgha. L’éloignement géographique n’a en rien altéré son lien avec la Kabylie ; il lui a, au contraire, offert une distance propice à la mémoire, à la réflexion et à la transmission. Cette note de l’auteur ne revendique pas une neutralité de façade. Elle affirme une position assumée : celle d’un journaliste pour qui témoigner, nommer et analyser les injustices relèvent non seulement du métier, mais aussi d’une responsabilité morale. Les textes qui suivent s’inscrivent dans cette continuité, entre exigence professionnelle, fidélité à une terre et refus de l’effacement.

By AEF