Par Abderrafie Hamdi (Rabat, Maroc)

Avec la disparition d’Edgar Morin, c’est une grande voix de notre temps qui s’éteint. Rares sont les penseurs qui auront traversé plus d’un siècle en conservant la même curiosité pour le monde, la même attention aux bouleversements de leur époque et la même confiance dans la capacité des femmes et des hommes à construire un avenir meilleur. Philosophe, sociologue, résistant et humaniste, il laisse une œuvre considérable, mais aussi une manière de regarder le monde qui continue d’inspirer bien au-delà des universités et des cercles intellectuels.

Pour moi, l’un des souvenirs les plus marquants liés à Edgar Morin remonte à 2004.

Cette année-là, le Maroc était engagé dans un vaste débat sur la réforme de l’éducation. La Charte nationale de l’éducation et de la formation nourrissait de nombreux espoirs et le pays cherchait les voies d’une école capable de préparer les nouvelles générations aux défis du siècle. C’était dans ce contexte qu’Edgar Morin fut invité à Rabat, au lycée Lalla Aïcha

La conférence portait sur l’éducation, mais elle allait bien au-delà des programmes scolaires ou des méthodes pédagogiques. Morin attirait l’attention sur ce qu’il considérait comme les limites profondes des systèmes éducatifs contemporains : leur tendance à fragmenter les savoirs, ?? séparer ce qui devrait être relié et à former des spécialistes qui peinent parfois à comprendre la complexité du monde dans lequel ils vivent.

Son message était à la fois simple et ambitieux : l’école ne doit pas seulement transmettre des connaissances ; elle doit apprendre à penser.

Il plaidait pour une éducation capable de relier les disciplines, de mettre en dialogue les savoirs et de préparer les citoyens à affronter l’incertitude plutôt qu’à réciter des certitudes. Comprendre le monde, expliquait-il en substance, suppose de saisir les liens qui unissent l’économie, la culture, la politique, l’environnement ou encore les mutations technologiques.

Avec le recul, cette conférence ressemble aujourd’hui à un avertissement.

Vingt ans plus tard, malgré les réformes successives, les programmes d’urgence, les nouvelles stratégies et les investissements considérables consentis par l’État, les difficultés de notre système éducatif continuent d’alimenter le débat public. Les évaluations se succèdent, les diagnostics s’accumulent, mais la question posée par Morin demeure entière : avons-nous véritablement réformé notre manière de penser l’éducation ou avons-nous surtout réformé son administration ?

C’est sans doute ce qui donne à son intervention de Rabat une actualité particulière.

Ce n’est probablement pas un hasard si Edgar Morin est resté, au fil des années, un visiteur fidèle du Maroc. Il revenait régulièrement dans ce pays dont il appréciait les contrastes, les métissages et les multiples appartenances. Marrakech, où il séjournait souvent aux côtés de son épouse marocaine Sabah Abouessalam, était devenue pour lui un lieu de réflexion autant qu’un lieu d’attachement.

Car au fond, ce qui fascinait Morin n’était pas la simplicité des choses mais leur complexité. Or le Maroc est précisément l’un de ces espaces où se rencontrent plusieurs mondes à la fois : l’Afrique et la Méditerranée, la tradition et la modernité, les héritages arabes, amazighs, africains et européens. Cette diversité n’était pas pour lui une contradiction, mais une richesse.

Lorsque je pense aujourd’hui à Edgar Morin, je revois moins le philosophe célébré dans les universités du monde entier que cet homme venu à Rabat nous parler d’éducation, puis revenu, année après année, à Marrakech, comme s’il avait trouvé au Maroc une illustration vivante de cette complexité qu’il n’a cessé de défendre.

Vingt ans après sa conférence du lycée Lalla Aïcha, ses questions demeurent. Et c’est peut-être là la véritable trace laissée par les grands penseurs : ils disparaissent un jour, mais leurs interrogations continuent longtemps à nous accompagner.

Et entre ce qui a été réformé et ce qui reste à transformer, la leçon d’Edgar Morin demeure d’une étonnante actualité : apprendre à relier plutôt qu’à séparer.

By AEF