Par Abderrafie Hamdi (Rabat, Maroc)
En apprenant la disparition de Bernadette Chirac, une image m’est revenue à l’esprit. Non pas celle des ors de l’Élysée ni celle des campagnes électorales corréziennes, mais celle de Taroudant, au sud du Maroc, où Jacques et Bernadette Chirac avaient leurs habitudes à la Gazelle d’Or. Une gazelle pour le lieu. Une tortue pour la femme. Car Bernadette Chirac avançait dans la vie comme avancent les tortues : lentement, discrètement, obstinément, avec cette force tranquille que l’on ne remarque pas toujours mais qui finit par traverser le temps.
Avec sa disparition à l’âge de 93 ans, c’est une certaine idée de la vie publique française qui s’éloigne. Bernadette Chirac appartenait à une génération où la politique s’inscrivait dans la durée et où les couples présidentiels participaient à la stabilité des institutions.
Avec Jacques Chirac, elle formait l’un des derniers grands couples de la Ve République. Un couple qui a traversé les décennies sans jamais se laisser définir par les turbulences médiatiques. Cette image contraste avec les présidences qui ont suivi. Nicolas Sarkozy a ouvert une période où la vie privée des dirigeants est devenue un sujet médiatique permanent. François Hollande a exercé le pouvoir dans un contexte où ses relations sentimentales occupaient régulièrement les unes des journaux. Emmanuel Macron, lui aussi, fait l’objet de commentaires qui dépassent souvent le strict champ politique.
La question n’est pas de comparer les personnes. Elle est de constater combien le rapport à la fonction présidentielle a changé. Là où les couples présidentiels étaient autrefois perçus comme des symboles institutionnels, ils sont désormais observés comme des personnalités publiques soumises aux mêmes curiosités que les célébrités.
Bernadette Chirac incarnait une autre époque. Une époque où les conjoints des chefs d’État cherchaient à associer leur notoriété à une œuvre durable. Son engagement à travers l’opération Pièces Jaunes en faveur des enfants hospitalisés en est l’illustration la plus connue. À l’image de Danielle Mitterrand dans le domaine humanitaire, elle a donné un contenu concret à un rôle qui n’avait pourtant aucun statut officiel.
Et puis il y avait le Maroc.
Parmi les nombreuses destinations qu’ils auraient pu choisir, Jacques et Bernadette Chirac revenaient régulièrement à Taroudant. Dans cette ville paisible du Souss, loin des caméras et des obligations du pouvoir, ils trouvaient un refuge. Jacques Chirac parlait de la Gazelle d’Or comme d’un « paradis ». Plus qu’un lieu de villégiature, c’était pour eux un espace de sérénité.
Cette fidélité à Taroudant ressemblait finalement au couple lui-même : discrète, durable et éloignée des modes passagères.
Aujourd’hui, l’image qui demeure est celle d’une femme qui aura traversé près d’un demi-siècle de vie publique avec patience et constance. Une tortue à l’Élysée, avançant sans précipitation sur les chemins du pouvoir. Une gazelle à Taroudant, retrouvant dans la lumière du Maroc une liberté que les responsabilités publiques accordent rarement.
Deux images pour une même femme.