Par Pr. Said Charchira (*) (Düsseldorf, Allemagne)

En nommant Fatima Ezzahra El Mansouri comme cheffe du nouveau gouvernement du Maroc, le Roi Mohammed VI, vient de marquer un tournant historique majeur. Cette décision consacre, pour la toute première fois dans l’histoire du Royaume et du monde arabe ( exception faite de la Tunisie), une femme à la tête de l’Exécutif.  Un choix « disruptif » et un nouveau symbole, dont le Souverain pourrait désormais se targuer « d’être le premier Roi du Maroc à désigner une femme à la primature ».

Il s’agit d’une consécration constitutionnelle…

En effet, Conformément à l’article 47 de la Constitution marocaine, le Roi nomme le chef du gouvernement au sein du parti politique arrivé en tête des élections. Le Parti Authenticité et Modernité (PAM) ayant remporté le scrutin du 23 septembre dernier avec 97 sièges sur 395, le choix s’est naturellement porté sur sa figure de proue, également maire de Marrakech.

Le choix de Madame El Mansouri envoie un signal fort à la classe politique, et ce, en écartant l’hypothèse de profils technocrates ou de ralliements de dernière minute au sein du parti et en privilégiant une dirigeante historique ayant gravi tous les échelons de sa formation politique. Ceci dit, si l’arrivé en tête des législatives marocaines, sans majorité absolue, n’est pas une surprise au Maroc, par contre, la participation, limitée à 38,08 %, révèle une défiance persistante, notamment chez les jeunes.

Victoire sans élan populaire pour atterrir à la Primature Marocaine après 14 ans d’attente…

Issu du Mouvement pour Tous les Démocrates (MTD) et de la fusion de cinq formations politiques (Al Ahd, le Parti de l’environnement et du développement durable , le Parti du Renouveau et de l’Équité, l‘Alliance des libertés ) et l’Initiative Citoyenne pour le Développement), le PAM a été fondé le 7 août 2008, par Fouad Ali El Himma. Ses promoteurs avaient prévu de conquérir la Primature en 2012. Sauf que « Tajri  Ariyaho bima la tachtihi Soufoun » (Les vents soufflent de la direction que ne souhaitent pas les voiliers), dit un vers du poète Al-Moutanabi. En effet, le printemps arabe (20 février au Maroc), la révision de la constitution, etc. ont empêché le PAM de réaliser son rêve.

Aujourd’hui, sur les 15.801.162 inscrits aux listes électorales, le PAM, gagne avec seulement 4% du total des votants. La faible participation fragilise, d’une manière ou d’une autre, la portée politique du résultat. En effet, la participation de 38,08 %, au plus bas depuis près de vingt ans, souligne la défiance des électeurs, surtout des jeunes, face au chômage, au coût de la vie et aux inégalités territoriales.

En effet, le chômage des jeunes atteint 37 % chez les 15-24 ans en 2025, selon des données citées par l’Associated Press. Dans plusieurs régions, les jeunes dénoncent surtout l’accès difficile à l’emploi, aux soins, aux transports à l’éducation, etc… Pour une partie d’entre eux, les élections apparaissent donc éloignées des difficultés quotidiennes. Cela constitue un signal d’alarme social et politique, qui a véritablement suscité la controverse. Une lecture aujourd’hui largement partagée, par plusieurs analystes marocains et étrangers. En fait, le chômage, l’affaiblissement des partis politiques, le recul des corps intermédiaires et le fossé grandissant entre le discours officiel et la réalité vécue sont une réalité vécue par une grande partie des marocains.

Une jeunesse sur la touche…

Si, depuis plusieurs années, ces thèmes occupent déjà le cœur du débat public, le contexte a changé de nature puisque le Maroc évolue et le PIB augmente certes, mais pas pour tout le monde. Selon le conseil économique, social et Environnemental marocain (CESE), le système économique et d’enseignement laissent un pan de ces jeunes sur la touche. En effet, ils sont 4,5 à 5 millions de jeunes, hors de l’école et sans travail.

La crise migratoire autour de Ceuta, survenue moins de deux mois avant le scrutin, a également accentué cette impression de malaise social. Elle a exposé les frustrations d’une jeunesse confrontée à des perspectives limitées, malgré les investissements engagés dans l’industrie, les infrastructures et les grands projets.

C’est dire, que le nouveau gouvernement est attendu sur les urgences socio-économiques, notamment l’amélioration du pouvoir d’achat, la lutte contre le chômage et la restauration de la confiance citoyenne face à une abstention record lors du scrutin. Le volet international sera également dominé par la question nationale, le marché instable des hydrocarbures, la préparation conjointe de la Coupe du monde de football 2030 ainsi que d’autres dossiers.

Si la cheffe du nouveau gouvernement doit faire face à une équation politique complexe, elle doit négocier des alliances solides. Faut-il rappeler que le PAM a une trajectoire contraire à celle du Front pour la défense des institutions constitutionnelles (FDIC), du Rassemblement National des Indépendants (RNI) ou de l’Union Constitutionnel (UC) ? En effet, dès le début, ses promoteurs ont associé la gauche, voire l’extrême-gauche à leur projet. Cette trajectoire, pourrait l´amener, à mon sens, à faire participer la Koutla démocratique (L’Union socialiste des forces populaires (USFP), le Parti du progrès et du socialisme (PPS)et l’Istiqlal) au nouveau gouvernement, même si celle-ci est politiquement morte depuis longtemps. En tout cas, le PAM est en quête d’une légitimité historique. La direction d’une coalition issue des partis du mouvement national, pourrait lui donner cette légitimité.

En outre, le nouveau gouvernement doit tenir compte du Parti de la justice et du développement (PJD), arrivé à la quatrième place avec un groupe parlementaire important. En effet le retour du PJD constitue l’autre enseignement du scrutin. La formation a notamment insisté sur la lutte contre la corruption et sur la nécessité de restaurer la confiance. Son score montre qu’elle conserve une base électorale, malgré sa débâcle de 2021.

Avec ses 54 sièges, le parti devra toutefois se transformer en influence parlementaire. Il pourrait soutenir certaines mesures, s’opposer à la coalition ou chercher à redevenir une alternative nationale. Son poids dépendra aussi de sa capacité à s’adresser aux jeunes abstentionnistes, qui ne se reconnaissent pas forcément dans les formations traditionnelles.

Quant à la gauche, si certaines formations ont déjà choisi de siéger dans l’opposition, le Parti de la voie démocratique a appelé au boycott du scrutin. Il estime que les élections ne réunissent pas les conditions suffisantes pour produire un Parlement pleinement représentatif. Cette critique rejoint, sur un autre terrain, le constat de nombreux jeunes : les institutions élues disposent d’une marge limitée face au réel pouvoir.

(*) Said Charchira est Ex-professeur en Histoire politique, ancien directeur du Centre Européen de Recherche et d’Analyse sur la migration, Auteur, acteur et observateur de la géopolitique

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