«

»

Mar 01

Réaction à l’attentat de Québec : Mais où est passé le Québec de Robert Bourassa et de René Levesque ?

Par Youssef Nacef, Retraité,Président- Fondateur de l’Amicale des Tunisiens au Canada

youssef NacefSuite à l’attentat terroriste ignoble, barbare et lâche, d’Alexandre Bissonnette qui avait ciblé la grande mosquée de la ville de Québec, j’aimerais bien tout d’abord présenter mes sincères condoléances aux familles des victimes et que Dieu ait leur âme.

Cette attaque meurtrière de Québec fin janvier 2017, nous a fait réaliser que le Québec n’est pas immunisé contre l’horreur, contre l’incompréhensible, contre la haine ou contre la rage d’un homme qui s’attaque à ses semblables. Toutes ces tragédies du genre (tuerie à l’Assemblée nationale, à l’École Polytechnique, au collège Dawson, à Saint-Jean) ont été l’œuvre de « Québécois de souche » contre leurs concitoyens de toute confession à l’exception de cette dernière qui a ciblé uniquement les nouveaux Québécois de confession musulmane.

Force est d’admettre que la radicalisation d’une minorité de Québécois de souche « blancs catholiques » s’est développée à partir de 2007, quand ça commençait les accommodements raisonnables. Puis, venue la commission Bouchard-Taylor qui a mis plutôt une tribune aux islamophobes pour cracher leur venin sur les néo-québécois et enfin, la charte québécoise qui vise exclusivement la femme musulmane.

Il faut le dire, la Presse écrite comme la Presse électronique (pas toute), les réseaux sociaux, les sites antimusulmans ont tous largement contribué petit à petit à la peur de l’autre, à la diabolisation de l’autre, au petit racisme quotidien, à l’intolérance, à l’islamophobie, à la haine, à l’agression orale, parfois physique et finalement  à  l’élimination des personnes physiques par cet effet de martèlement quotidien et quasiment incessant.

Malheureusement, et il faut l’admettre, le racisme existe au Québec avec une islamophobie montante.  Le racisme est devenu décomplexé et légitimé en quelque sorte dans la mesure où on n’a plus honte de le dire et on l’assume comme on en voit sur les plateformes des réseaux sociaux.

Ces voyous antimusulmans, des énergumènes qui ont une haine viscérale anti-arabe, des fêlés sur les réseaux sociaux qui persistent et signent dans leurs attaques contre tous les musulmans. Des propos d’une gravité à vous faire dresser les cheveux sur la tête.

Il est temps que les auteurs de discours d’exclusion et de rabaissement qu’ils soient politiciens, animateurs ou autres personnalités publiques ou non, se rendent compte du tort que leurs mots peuvent causer.

Il faut aussi le dire, les musulmans ont beaucoup souffert des accusations venant de toute part, ils ont peur aujourd’hui pas seulement des attaques physiques mais surtout des attaques verbales, des menaces à ne plus en finir, car comme disait Philippe Couillard, « Les mots prononcés, les mots écrits aussi ne sont pas anodins. A nous de les formuler. A nous de les choisir. Ils peuvent unir,  guérir ou diviser et blesser ».

Moi, qui suis au Québec et fréquente les Québécois de souche depuis 45 ans. Je n’ai jamais vu un tel changement d’attitude vis-à-vis les étrangers en général et les musulmans en particulier que pendant ces dix dernières années. Une montée vertigineuse de l’islamophobie, soit par ignorance, soit par peur de l’autre, alimentée par certains animateurs ou chroniqueurs qui n’ont jamais cessé leur tapage quotidien sur l’islam et les musulmans d’une manière négative. ET ça aussi, il faut le dire.

Paradoxalement, je refuse de croire que les Québécois sont racistes, intolérants  et xénophobes. Où est-il donc passé le Québec de Robert Bourassa et de René Levesque que j’ai connu, aimé et adopté il y a 45 ans ?

Est-ce qu’on est capable comme société, d’admettre que des propos et des comportements de certains individus ont un potentiel malsains, voire dangereux ?

Est-ce que la société québécoise est assez mature, de faire un examen de conscience collectivement, de voir la réalité en face, de s’avouer nos travers (Québécois de souche ou d’adoption),  de s’auto critiquer et d’adopter le vivre ensemble afin d’éviter, autant que faire se peut, la répétition d’actes haineux et funestes ?

Déjà, des désirs de changements s’expriment des deux côtés. Au lieu de se replier sur elle-même après la perte de six de ses membres, la communauté musulmane d’une part, dit vouloir ouvrir davantage ses mosquées et son cœur pour se faire mieux connaître. Dans ce drame, je trouve que la communauté musulmane s’est comportée d’une manière exemplaire. Pas d’insultes, pas d’amalgame, pas de réprimande et même, elle accorde son pardon au présumé meurtrier par la bouche de son Imam, allant jusqu’à le considérer  comme la septième victime de l’attentat. Aussi, l’ambassadeur guinéen au Canada a assuré quant à lui, « que le pardon est un principe cardinal de la religion musulmane. Le pardon nous est demandé même pendant les épreuves les plus difficiles. »

D’autre part, des milliers de Québécois toute confession confondue, se sont rassemblés à Montréal pour honorer lors d’une cérémonie funéraire, trois des six victimes innocentes de confession musulmane abattus dans l’enceinte de la grande mosquée de Québec lors de leur dernière prière de la journée.

C’est une marque de solidarité et d’affection de la part de nos concitoyens « québécois de souche». Il y a quelque chose d’encourageant dans la réaction de solidarité qui a suivi le drame. Les élites politiques ont fait leur mea-culpa d’une certaine manière. Du côté de la communauté musulmane, les gens ont montré beaucoup de dignité dans leur malheur. Il n’y a pas eu une once d’agressivité dans leurs déclarations et dans leurs réactions. C’était au contraire du pardon, de l’amour et une invitation à la solidarité.

Tout le pays s’est montré solidaire. Les hommes tués dans l’attaque, bien qu’ils nous aient quittés, nous ont permis de nous rassembler. Ils ont, par leur mort, rallié des personnes de différentes nationalités, couleur, races et religions. Ils ont réussi à unir le Québec. Il faut apprendre à se connaitre, à se respecter les uns des autres malgré nos différences.

On peut facilement conclure que cet acte de violence est une conséquence directe de l’islamophobie qui a pris plus d’importance au Québec depuis quelques années, surtout à partir de 2007 quand les accommodements raisonnables faisaient rage, instrumentalisées par certains politiciens pour faire plaisir aux extrémistes de droite ou encore par certains chroniqueurs et animateurs populistes afin d’augmenter leurs cotes d’écoute.

Et ce n’est pas pour rien, ni un pur hasard que ces radios poubelles sont très populaires ayant la côte d’écoute la plus  élevée dans la vieille capitale. Par conséquent, ils ont envenimé le climat social dans la belle Province. Il faut donc être très vigilant et informer la population du danger de ces informations, car sous-estimer le phénomène de haine souterraine à l’égard des musulmans serait une grave erreur.

La communauté musulmane quant à elle, ne demande pas d’être mise sur un piédestal. Elle ne demande que de vivre en paix, de reconnaitre ses compétences et qu’elle ne soit pas discriminée pour l’emploi afin de contribuer pleinement au développement économique et social du Québec.

Non à l’amalgame

Même si l’auteur de cet attentat est un « Québécois de souche », Il n’en demeure pas moins que le Canada, la Belle Province et Québec City en particulier, sont des endroits les plus sécuritaires au monde. Pourquoi ? Parce que tout le monde ici fait bien son job : La police, les gouvernants et la population qui est, soit dit en passant la plus pacifique, la plus ouverte, la plus tolérante et accueillante au monde, même s’il y a encore au Québec des marginaux individus plutôt frustrés et complexés de la vie qui sont xénophobes et islamophobes au plus haut point, qui tiennent encore des propos haineux, vraiment horribles, tel que « bon débarras », ou encore « il était temps que ça leur arrive ». Ils se réjouissent du drame qui a frappé la communauté musulmane au Québec.  Mais ces individus ne représentent tout de même qu’une infime minorité de québécois et qu’il ne faut jamais faire d’amalgame.

Un grand peuple

Le peuple canadien/québécois est un grand peuple. Il a un rôle majeur à jouer au sein de notre société pour lutter contre la discrimination, l’injustice et la xénophobie. On n’a qu’à voir la grande vigile, une marre humaine organisée à la mémoire des victimes à Montréal, Québec et plusieurs autres villes. Et c’est en ce moment-là que je reconnais la grandeur de ma Belle Province.

Par Youssef Nacef, Maghreb Canada Express, Page N°8, Vol. XV, N° 03, MARS 2017 .

Pour lire l’Édition de Mars 2017, cliquer sur l’image :