Gaza-guerre-14-novembreJe viens de perdre mon boulot. Non pas que mon patron vient de me mettre à la porte, mais le café où je travaille comme serveur vient d’être sifflé hier par une bombe, envoyé comme un colis, par l’armée d’occupation israélienne. Si j’ai eu la vie sauve, c’est parce que je suis parti de l’autre coté de la rue, ramener son café à Ahmed, le tailleur du quartier. À mon retour, le chaos m’a accueilli, houleux et impitoyable. Toute une désolation fuligineuse. J’ai passé le reste de la journée à ramasser les restes humains et à porter secours aux blessés. Mon patron aussi a laissé sa peau, et j’ai été parmi ceux qui ont porté l’après midi son cadavre au cimetière de Khan Younes.

Depuis que l’armée de l’occupation a décidé la semaine dernière de bombarder Gazza à cause de ces missiles destinés à Tel Aviv, il faut dire que le rythme de vie n’a pas beaucoup changé, malgré les quelques explosions et le bruit intermittent des bottes dans les chaussés. L’habitude rode les âmes et l’espoir l’enfourche. Je me suis habitué à cela, les gazzaoui ont toujours été habitués aux cieux lézardés par les bombes et les étoiles filantes qui surprennent aussi bien le jour que la nuit.

Ce matin-là, je suis seul à la maison. J’attends le retour de ma femme Soha et de mes deux enfants, Omar trois ans, et Yasmine trois mois. Soha est partie de bonne heure chez le médecin pour consultation sur les toux répétitives de Yasmine. Depuis maintenant trois jours qu’un trou a été creusé au salon à cause d’un missile ennemi, je ne trouve toujours pas le moyen de le colmater. Le courant d’air passe avec son lot de toxines et de napalm, et c’est très risqué pour la santé d’un bébé de trois mois. Le temps est gris, j’entends des bombes sillonner les cieux lointains et le bruit des pas bourdonner dans le chaos. La télévision branchée sur la chaîne israélienne annonce la mort d’un membre du Hamas dans un café de Gazza : « opération réussi! », scande l’animateur avec son sourire de trublion. Ce café, j’y ai passé toute une année comme serveur. J’ai appris à aimer la simplicité des gens qui y venaient et leur sens de l’humour.

Je tourne en rond dans cet appartement exigu, et de temps à autre, je vais à la fenêtre pour guetter l’arrivée de ma petite famille. Je grignote dans la cuisine ce qui reste d’un pain et me sert du café froid. J’allume une cigarette et garde les yeux fixés sur la télévision. Écoeuré par l’inquiétude, je me lève et m’empare d’une petite boite sur la table de nuit. Je l’ouvre et me mets à compter les quelques sous qui me restent, une maigre somme, juste de quoi tenir encore une semaine. Je mets la boite dans l’armoire et retourne en face de la télévision. Il me faut trouver du travail. C’est maintenant ma priorité. La guerre et les bombes ne m’empêcheront pas de le faire. C’est le bon Dieu qui donne la vie et c’est lui qui l’enlève. Je ne veux pas que ma famille crève de faim. Aussi, je ne veux pas céder aux avances de ce juif marocain qui m’a proposé il y a deux semaines de gérer son café à Ashdod. Pour moi, c’est hors de question d’aller quémander la dignité dans l’autre camp, hors de question de cautionner la honte aurprés de ceux qui ne lèvent même pas le petit doigt pour empêcher que Gazza continue d’être la prison ouverte qu’elle est, hors de question de me laisser manipuler par les arguments d’une paix durable proposée à coup de laisser-faire identitaire, et de bombes faméliques.

J’allume une autre cigarette et m’en vais encore une fois vers la fenêtre.

Le pouls de la rue est normal et la moiteur commence déjà à s’installer. Tout d’un coup, le téléphone sonne. Je m’empare du combiné, et au moment où je m’apprête à répondre à la voie douce de Soha, une voix rocailleuse agresse mes tampons :

« C’est l’armée israélienne, vous avez dix minutes pour quitter les lieux, après quoi, nous allons bombarder votre immeuble »

Puis plus rien!

L’adrénaline monte. Je ne puis refouler un tic de nervosité et mon premier réflexe est d’aller vider ma vessie. En sortant des toilettes, je passe voir la fenêtre, toujours rien! Je m’empare de la grosse valise en haut de l’armoire et la fait descendre, je mets dedans quelques uns de mes vêtements, ceux de Soha, de Yasmine et de Omar aussi. Je prends la boite à sous, du café et du beurre, quelques ustensiles et une couverture que je mets à la sortie de la porte puis je reviens tout en explorant des yeux l’appartement. Sur la table de nuit, mon père me toise sereinement, Ahmed Abou Maroua, mort il y a 21 ans, en résistant de la cause palestinienne. Je prends ce tableau ainsi que celui de ma petite famille et les mets dans la valise. Avant de dévaler les escaliers, je cogne sur la porte des voisins en criant de sortir, je remonte en haut et je cogne de toutes mes forces. Je descends après puis je mets tout mon attirail sur l’épaule droit, et je traverse l’autre coté de la rue en courant. J’entends après un sifflement lointain tel le bruit d’un boing s’apprêtant à accoster. Je me retourne désespérément, et je vois dans la cohue Soha avec les enfants entrer à la hâte à l’immeuble en effervescence. Je la hèle mais sans résultat. Je laisse tout et retourne en courant vers eux. Soha, disparue hâtivement à l’intérieur, ne répond pas. La déflagration ne tarde pas, puissante et supersonique. Le gros éclat de verre qui lézarde le ciel me projette comme un rebut à quelques mètres de là, particule élémentaire dans le mélodrame de l’effondrement. Sur le sol, j’entends des « Allah Akbar », j’entends le bruits des sirènes et celui de l’ambulance lointaine qui approche. J’ai de la difficulté de bouger mes membres et un fagot lourd siége sur ma jambe droite. Deux jeunes viennent vers moi avec un « Salamtek » pourléchant mes oreilles évanescentes.

Je murmure..« Soha..Omar..Yasmine, Soha,, Soha..»

Je ne sais combien de fois j’ai murmuré le nom de ma femme et de mes enfants…

Du sang noie mes jambes. Je n’ai pas le courage pour tâter tout mon corps ni la grosse douleur qui triture ma nuque. Les deux jeunes me transportent vers l’ambulance. J’ai à peine le temps de voir le drapeau de la Palestine sur le cou de l’un d’eux. Je le lui prends sans qu’il réagisse, le mets sur mon visage, et m’enfonce dans la tiédeur du sommeil au milieu des hululements qui déchirent les artères.

Dans l’écran noir de mes yeux, je vois Omar en vélo avec son rire coquin, Yasmine qui me sourit dés que je l’embrasse sur le nez, puis Soha qui vient vers moi, les bras tendus pour enfuir à jamais son visage sur mon cou. Je souris à tous et j’accueille allégrement le fatras des mots qui s’agglutinent dans ma tête. Je les épure, les trie et les destine au néant. La vie est si belle entourée de ma petite famille. Je tâte le vide mais je ne vois personne à part l’infirmier barbu qui tient la bouteille du sérum, et qui me scrute avec son regard de chien de faïence. Le drapeau est toujours là, soyeux sur me yeux qui larmoient tout d’un coup, qui cherchent une couleur, un parfum, un arbre, une prairie. Je ferme à nouveau les yeux et sombre indéfiniment dans une euphorie à deux mots : Mon pays est la Palestine!

© Kamal Benkirane ( Juillet 2014)

 

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