Par Abderrafie Hamdi (Rabat, Maroc)
Entre le 18 janvier, date de la finale de la Coupe d’Afrique des nations, et les 26 et 27 janvier, marqués par la tenue de la commission mixte maroco-sénégalaise, il ne s’est pas simplement écoulé quelques jours. Il s’est opéré un changement de registre, presque une leçon de méthode : le passage de l’émotion sportive à la raison politique, de l’instant à la durée.
D’un côté, un sommet footballistique africain, chargé d’intensité, d’attentes collectives et d’affects parfois excessifs, où s’expriment les passions propres à toute compétition majeure. De l’autre, une rencontre diplomatique de haut niveau, inscrite dans la continuité des relations bilatérales, conduite selon les codes éprouvés de l’État et la temporalité du long terme. En peu de temps, deux scènes distinctes se sont succédé, sans se confondre.
Cette transition maîtrisée dit beaucoup de la relation entre le Maroc et le Sénégal. Elle révèle une capacité rare à distinguer les sphères sans les opposer, à reconnaître que le sport obéit à ses propres logiques tandis que la politique relève d’un autre ordre. Surtout, elle rappelle que cette relation ne repose pas sur des circonstances passagères, mais sur un socle profond fait d’histoire partagée, de liens culturels et spirituels, et d’une confiance patiemment construite.
En Afrique, les relations entre États ne se limitent pas aux accords formels ou aux cadres institutionnels. Elles s’inscrivent souvent dans une mémoire longue, antérieure à la formation des États modernes. Le Maroc et le Sénégal appartiennent à cette catégorie de relations façonnées par des circulations anciennes — religieuses, intellectuelles et humaines — où le soufisme, a joué un rôle structurant dans la constitution d’un espace de reconnaissance mutuelle.
C’est à la lumière de cette profondeur historique que doivent être lus les débats suscités par la finale de la Coupe d’Afrique des nations. Des comportements individuels répréhensibles, ont parfois été interprétés comme les signes d’un malaise plus large. Or une telle lecture méconnaît la nature même des relations durables : celles-ci ne se mesurent pas à l’intensité d’un épisode ponctuel, mais à leur capacité à absorber les tensions sans se fissurer.
Le football, en Afrique comme ailleurs, se voit régulièrement assigner des rôles qui dépassent le cadre du jeu. Il devient le réceptacle de projections identitaires, de rivalités symboliques, voire de calculs géopolitiques. Le problème n’est pas le sport en lui-même, mais l’instrumentalisation de l’émotion collective, notamment lorsqu’elle vise à fragiliser des relations africaines stables ou à perturber des équilibres construits sur le long terme.
Dans ces moments, la maturité politique d’un État se mesure à sa capacité à hiérarchiser. Non pas à suivre le bruit de l’émotion, mais à rappeler les responsabilités individuelles sans céder à la généralisation, à préserver l’essentiel sans nier les faits. Les signaux envoyés par les autorités marocaines et sénégalaises ont relevé de cette logique : distinguer clairement entre des actes isolés et la relation entre deux peuples, entre l’effervescence sportive et la continuité diplomatique.
Cette culture du discernement se manifeste parfois dans des gestes simples, presque anodins. Il y a une vingtaine d’années, lors d’une visite officielle à Dakar, une responsable marocaine remit au président sénégalais Abdoulaye Wade un objet symbolique lié à la tradition du thé marocain. L’objet arriva brisé au palais présidentiel. Au moment des adieux, le président se contenta d’un mot, à la fois bienveillant et révélateur d’une relation qui dépassait le strict protocole : « Ma fille, votre cadeau est magnifique, mais il est brisé »
Aucun reproche, aucune gêne, aucune mise en scène. Simplement une parole humaine, qui disait l’essentiel sans appuyer sur l’incident, et qui traduisait une proximité rare dans les usages diplomatiques.
Cette anecdote, en apparence anodine, éclaire une réalité plus profonde. Elle rappelle que certaines relations diplomatiques reposent moins sur la rigidité des formes que sur une éthique du lien, faite de respect mutuel, de simplicité et de confiance.
Au fond, l’enjeu n’est pas tant de refermer rapidement une parenthèse de tension que de comprendre pourquoi elle peut l’être sans dommage. La relation entre le Maroc et le Sénégal n’est pas une relation de circonstance ; elle s’inscrit dans le temps long, à la croisée de l’histoire, du religieux et du politique. Lorsque la sagesse prévaut, chaque chose retrouve sa place : le sport dans l’arène du jeu, la politique dans les institutions, et les relations profondes dans cet espace discret où le temps protège ce que l’instant ne peut altérer.