Par Saïd Charchira (1) (Düsseldorf, Allemagne)

On croyait que dans un monde globalisé, la géopolitique a perdu de sa valeur dans les relations entre les États. Or, force est de constater qu’en signant le 15 avril dernier une feuille de route militaire, couvrant la décennie 2026-2036, laquelle remplace un cadre qui courrait pourtant jusqu’en 2032, le Maroc et les États-Unis, annoncent le retour en force de cette discipline. L’anticipation de quatre ans de ce cadre, n’est pas une routine administrative, c’est le signe que le cadre stratégique a fondamentalement changé. S’agit-il d’un message envoyé à notre voisin de l’Est ?

D’autant plus que depuis les accords d’Abraham, le Maroc constate que notre voisin de l’Est, ne cesse d’essayer de convaincre les pays du Maghreb, voire les pays africains qu’à travers ces accords, le Maroc a introduit Israël dans la région. Beaucoup d’observateurs avertis, craignent que dans leur haine contre le Maroc, les responsables de notre voisin de l’Est pourraient commettre une folie.  C’est un facteur qui est pris très au sérieux par le Maroc, qui ne veut pas se retrouver dans le même scenario qu’en 1963 (Guerre des sables).

Pourtant, il est clair que si les USA ont transformé leurs relations historiques, en alliance stratégique avec le Maroc, c’est parce qu’ils se considèrent trahis par leurs alliés européens et cherchent de nouveaux partenaires fiables. La position géographique du Maroc, ses relations historiques avec les USA, sa position à l’égard du conflit au Moyen-Orient, son rôle dans les accords d’Oslo et son rapprochement avec Israël, font de lui l’allier le plus sûre. D’autant plus que le royaume occupe une position à trois dimensions : la dimension africaine, la dimension Méditerranéenne et la dimension Atlantique, ce qui fait de lui un allié stratégique majeur.

Donc, ce n’est pas un hasard si le président Trump a invité le royaume à adhérer au Conseil de la paix qu’il a créé. Car le Maroc occupe une place prépondérance au sein de l’establishment américains. Une place que décrit le prof. Amine Ghoulidi, chercheur à la Heritage Foundation, (le think tank le plus influent de la droite américaine), ainsi : « le Maroc bénéficie d’un capital symbolique positif dans l’imaginaire américain.  Il ajoute que : beaucoup de responsables américains apprécient le fait que le Maroc a réussi quelque chose d’assez unique : distinguer l’aspect politique du conflit israélo-palestinien des relations humaines et culturelles avec les juifs marocains ».

D’ailleurs, les États-Unis sont conscients que si un régime hostile à leurs intérêts venait à s’installer à Rabat, le passage du détroit pourrait être menacé, et la VIe flotte américaine, serait piégée en Méditerranée, car le Maroc contrôle l’accès sud du détroit de Gibraltar. Cet état de chose est très apprécié à Washington.  

C’est dans ce sens, que l’historien John Damis, auteur de l’étude sur la relation bilatérale publiée dans « Maghreb-Machrek » en 1986, résume la logique américaine en deux facteurs : la position géostratégique du pays à l’extrémité occidentale de la Méditerranée, et sa modération dans les affaires régionales. Mais au-delà de ces considérations, il semblerait qu’il existe une affinité, qui dépasse les chancelleries. Une affinité diffuse que très peu de pays arabo-musulmans ou africains prétendent partager avec la première puissance mondiale.

C’est cette affinité qui a permis au Maroc d’accéder aux technologies les plus sophistiqués en matière militaire. Si sur le plan stratégique et militaire, le Maroc a testé avec succès dans une base militaire à Agadir le système Link-16 d’interopérabilité militaire, fruit d’une coordination minutieuse entre USAFE-AFAFRICA directs air opérations in a theater spanning three continents et les Forces Armées Royales (FAR). A partir de cette coordination militaire, le Maroc est devenu le premier acheteur africain d’armement moderne américain (Avions F-16 et F-35, Apache, Himars, système radar, Cyber sécurité, etc.). C’est dire que le Maroc ne se contente plus de coopérer avec les Etats-Unis, il s’aligne désormais sur les standards technologiques les plus sophistiqués de l’OTAN.

Si on sait que sur le plan militaire la convergence est ancienne. C’est pour cela que lors de l’exercice militaire Africa-Lion dans son édition 2026, les USA et le Maroc ont mis en exergue le partage des données sensibles et la planification en commun. Cet exercice devenu institutionnel est le plus grand entrainement militaire conjoint mené par le Commandement des États-Unis pour l’Afrique (USAFRICOM) et les Forces Armées Royales (FAR). Dans sa dernière édition qui s’est achevée le 8 mai 2026, plus de 40 sociétés américaines ont participé.

Un exercice qui a offert l’occasion de tester également la défense ainsi que des attaques en profondeur, basées sur l’Intelligence Artificielle « IA ». Autrement dit, les essais des nouvelles armes américaines basés sur les nouvelles technologies et l’intelligence Artificielle se passent sur le terrain marocain. Notre voisin de l’Est peut-il ignorer cet état de chose ? Je ne le pense pas.

Concernant ce qui vient de se passer au Moyen-Orient, le Maroc est loin de l’ignorer. En effet, on sait que des milliers de soldats américains sont stationnés dans les pays du Golf, pourtant, ils n’ont pas lever le petit doigt pour les protéger contre les attaques iraniennes. Malgré de multiples accords pour les achats d’armement militaire par centaine de milliards de dollars, les USA ne les ont ni consultés, ni informés et encore moins protégés. Alors à quoi sert un accord, s’il n’est pas opérationnel au moment dont on a besoin ?

Un certain nombre d’observateurs, pensent que le Maroc pourrait se retrouver dans le même cas. Il me semble que le cas Maroc est différant pour plusieurs raisons. D’abord par ses relations historiques et stratégiques ainsi que par sa situation géographique. Secundo, l’installation des bases américaines sur le sol des pays du Golf, a pour objectif de protéger leur seul et unique allié Israël et non pour leur protection. Chose que les pays du Golfe n’ont pas voulus comprendre. Par contre, au Maghreb et en Afrique, les USA ont depuis longtemps perdus leur influence. Leur seul et unique allié demeure le Maroc.

Mais, revenons sur ces relations, qui sont passées d’une relation historique à une alliance stratégique. Tout est parti de la conférence d’Anfa de janvier 1943. Après cette rencontre près de Casablanca, le sultan Mohammed ben Youssef avait compris que le centre du monde occidental n’est plus Paris ou Londres. C’est Washington.  Mais c’est Hassan II qui depuis son accès au trône en 1961, qui a construit des relations solides et étroites avec les États-Unis, sachant que le Maroc a été le premier pays à reconnaitre l’indépendance des États-Unis, en 1777. Après l’indépendance en 1956, face à l’URSS, les États-Unis construisent cinq bases aériennes au Maroc, piliers du Strategic Air Command face. Même si ces bases seront évacuées en 1963, le roi Hassan II va approfondir les relations avec les USA en leurs rendant de multiples services.

Parmi ces services, il envoie de 1977 à 1978, 1500 soldats défendre le régime de Mobutu au Zaïre. A la même période, le Maroc organise une rencontre secrète entre le ministre israélien de la défense Moshe Dayan et Hassan Tuhami, premier ministre égyptien pour la préparation de la visite historique d’Anouar el-Sadate à Jérusalem.

En reconnaissant le 10 décembre 2020, la pleine souveraineté du Maroc sur l’ensemble de son territoire du Sahara, les Etats-Unis n’ont fait que lui renvoyer l’ascenseur. Il est évident que cette reconnaissance a permis au Maroc d’accomplir des succès diplomatiques de plus en plus importants dans ce dossier. Avec cet acte les relations entre les deux pays sont devenues institutionnels. C’est pourquoi, l’ancien successeur de Trump, Joe Baden, n’est pas revenu sur cette reconnaissance.  La résolution clé 2797 sur le Sahara qui a été adoptée par le Conseil de sécurité des nations-unies le 31 octobre 2025, apporte un soutien clair et net au plan d’autonomie proposé par le Maroc. Cette résolution fut le fruit des efforts des USA et particulièrement du président Trump.

Saïd Charchira (1) est ex-professeur en Histoire politique, ancien directeur du centre européen de recherche et d’analyse sur la migration, auteur, acteur et observateur de la scène migratoire.

Coordonnées : E-Mail: charchira@ gmx.net . Site Web : www.charchira.com

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