Mars 2014 / Centrafrique : Chronique d’un désastre annoncé

French President Hollande and attendees pose for a family photo during the Elysee Summit for Peace and Security in Africa in ParisLa République centrafricaine fait partie de ces pays africains qu’on appelle en Europe les pays en faillite. Comme l’a souligné un politologue français, avant d’être en faillite le RCA n’a guerre eu l’occasion d’exister depuis son accession à l’indépendance en 1960.

La Centrafrique est un cas d’école pour qui veut mesurer les ravages de la Françafrique. Aucun pays africain n’a été aussi étroitement tenu sous tutelle française ; aucun n’est aussi délabré que la République centrafricaine, cinquième pays le plus pauvre du monde en dépit des richesses de son sous-sol.

Le 8 décembre, moins d’un an après l’opération Serval au Mali, voici l’opération Sangaris, menée par l’armée française, à nouveau sous la houlette d’un gouvernement « socialiste ». Bien entendu, il s’agirait encore une fois, pour la République des droits de l’homme, de sauver des milliers de vies humaines contre un risque d’emballement génocidaire. Mais en réalité, l’objectif de l’ancienne puissance coloniale est moins reluisant.
C’est au Sommet franco-africain de l’Elysée, le 6 décembre, placé sous le signe de la paix et de la sécurité, que François Hollande annonce cette opération « désintéressée » pour venir en aide à « un peuple qui souffre et nous appelle ». Ce sommet, destiné à la promotion des intérêts français en Afrique, notamment face à la concurrence internationale, a réuni 26 chefs d’Etat africains. Le jour précédent, le Conseil de sécurité adoptait la résolution 2127, autorisant l’intervention de la MISCA (une force africaine de 3600 hommes), mais aussi de 1600 parachutistes et membres des forces spéciales françaises, pour « rétablir la sécurité » en République centrafricaine (RCA).

Comme le rapporte « Le Canard enchaîné » du 19 février 2014, sous la plume de Claude Agneli : « depuis le 5 décembre, nombre de militaires et d’officiers de renseignement tiraient en vain le signal d’alarme ». En annonçant l’envoi de 1600 hommes en novembre en Centrafrique, le Président français estimait leur nombre suffisant pour désarmer les combattants et favoriser la préparation des élections de 2015. Il avait ajouté que l’intervention ne devait pas excéder six mois.

La semaine dernière, François Hollande a décidé d’envoyer 400 soldats de plus et le Ministre de la Défense a expliqué : « je crois que ce sera plus long que prévu, parce que le niveau de haine et de violence est plus important que celui qu’on imaginait ».

En raison de l’urgence, l’état-major a puisé les nouveaux soldats  « anti-massacres » dans les bases françaises du Tchad et de Djibouti. Ces bases seront bientôt réapprovisionnées de militaires venus de la France.

Claude Agneli a  écrit qu’à la décharge du chef de l’Etat, des informations contradictoires ont été fournies à l’Elysée et au ministère de la Défense par les services de renseignement. Ainsi, un mois avant l’intervention des officiers supérieurs de l’armée qualifiaient la situation en Centrafrique d’incontrôlable.

Les services de renseignement soulignaient qu’il n’y a pas d’Etat en Centrafrique. Les notes des services sous évaluent les conflits ethniques et religieux et l’ampleur des massacres. Mais dès leur arrivée à Bangui le 5 décembre, les militaires français découvrent la « mission impossible pacification » tandis que les renseignements réalisent qu’ils ont sous -estimé la réalité. Claude Agneli cite une source du Centre de planification et de conduite des opérations du ministère de la Défense, qui affirmait que « on  ne pourra pas remplir les missions qui nous sont imparties avec un effectif de 1600 hommes ».

Le 15 décembre, lors d’une conférence à New York sur la prévention des génocides, l’ambassadeur Gérard Araud représentant de la France aux Nations Unies avait déclaré que la situation en Centrafrique « impossible pour les soldats français et africains [et que] on a sous – estimé la haine entre communautés ».

Il relate une scène décrite par le journal « Le Figaro » où des soldats rwandais de la Misca tentent d’empêcher la foule de lyncher une trentaine de musulmans. Une scène devenue quotidienne depuis le renversement des forces de la Seleka.  Les milices paysannes chrétiennes et animistes sont devenues féroces. Quelques jours après cette scène, à peine la Présidente de la transition Catherine Panza Samba venant de les quitter après avoir prononcé un discours dénonçant les auteurs de trouble, ce sont des soldats qui massacrent un homme. La présidente ne condamnera cela que plusieurs jours plus tard. « Le Canard enchaîné » rapporte que le juge Marc Trévidic chargé d’enquêter sur l’attentat du 6 avril 1994 qui donna le « signal du grand massacre » est convaincu que les services de renseignement français savaient que certains de leurs compatriotes et collègues assistaient en 1994 les auteurs du génocide rwandais. Après plusieurs auditions et perquisitions des bureaux de Paul Barril ex gendarme à l’Elysée, le juge a découvert de nouveaux éléments dont une note de la DGSE qui évoque la fourniture de munitions et d’armements par Barril ou encore un télex diplomatique qui  le lie aux génocidaires rwandais. La mission française aux côtés des autorités rwandaises génocidaires s’appelait  « insecticide ». Barril, aux côtés d’un petit bataillon de mercenaires démarchait les dictateurs africains pour leur proposer un programme de contrôle et de manipulation de leurs adversaires politiques. En France, il embauché Fabien Singaye comme chargé des affaires africaines dans sa société « Secrets ». Fabien Sangaye est un Rwandais de 56 ans, ex espion du régime « hutu » spécialisé dans l’espionnage et l’infiltration des opposants et qui bénéficiait de l’aide de son beau-père Félicien Kabugu surnommé le financier du génocide.

Barril a réussi à placer Fabien Singaye comme expert et traducteur auprès du juge Jean Louis Bruguière qui avait en charge l’enquête sur l’attentat du 6 avril 1994.  Singaye a ainsi pu distiller sa vision des Tutsi qu’il trouve arrogants, menteurs et génocidaires et orienter l’enquête faisant des Tutsis les instigateurs de l’attentat. 

Comme l’a souligné Paul Martial dans « l’Hebdo L’Anticapitaliste » du 09/01/2014. La politique de soutien aux dictatures en Centrafrique par la France a eu comme conséquence une quasi-inexistence de l’État, vu comme une simple source d’enrichissement pour le clan au pouvoir. Dans la plupart des cas, les manifestations de son existence résidaient dans la violence arbitraire. C’est ainsi que le tissu social s’est progressivement délité, favorisant le repli identitaire sur sa communauté vu comme seul moyen de survie.

Hollande peut tenter d’habiller ses aventures militaires en Afrique d’une parure humanitaire, il se situe bien dans la continuité de son prédécesseur. À tel point qu’il en a gardé le principal artisan, Benoît Puga. Ex de la légion étrangère, ce général aura été de toutes les aventures néocoloniales de la France, en participant aux interventions à Kolwezi, au Gabon, à Djibouti, au Tchad et au Congo. Il connaît bien la Centrafrique pour y être intervenu en 1983 et en 1996. Père de onze enfants, catholique intégriste, chef d’état-major particulier du président Sarkozy. Avec un tel profil, Hollande ne pouvait que le reconduire dans ses fonctions? !
Plus que jamais, la mobilisation pour exiger la fin du soutien de Paris à tous les tyrans du pré-carré africain, est le meilleur service que l’on puisse rendre aux populations du continent.

 Mustapha Bouhaddar

(Source : Maghreb Canada Expres, Vol. Xii, N°03, Page : 21, Mars 2014)

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