France / Santé : Quand la Médecine se déshumanise

Au risque de paraître un peu décalé par rapport à l’actualité prenant parti pour le personnel soignant surmené, j’aimerais pour ma part défendre la cause parfois oubliée des patients. Car j’ai été personnellement confronté à la nouvelle médecine hospitalière, en étant hospitalisé récemment dans un hôpital parisien où j’ai vécu une descente aux enfers dans les méandres médicales.

Une nouvelle médecine qui affiche désormais au grand jour sa perte d’humanité, se justifiant par la diminution des effectifs ou celle des revenus, se réfugiant derrière un cruel manque de temps et le surmenage des équipes hospitalières. Mais j’aimerais rappeler que si les soignants sont parfois en proie à de terribles burn-out, il ne faut pas oublier  qu’ils ont choisi une profession difficile. A contrario, je ne connais pas de malade qui ait choisi volontairement d’être malade.

Quand j’ai demandé à une infirmière, pourquoi l’accueil des patients dans  les hôpitaux a-t-il changé par rapport aux années précédentes et  puis sur l’ensemble de leur suivi,   elle me répond : « Par manque de temps ».

L’empathie est-elle vraiment une perte de temps ?

Le Dr. Philippe Baudon, médecin Spécialiste en Médecine Générale, lauréat de l’Académie nationale de médecine et certifié d’hématologie en biologie humaine, raconte dans son livre « Médecin, lève-toi ! », aux Editions Nymphéas, le manque d’empathie et d’humanisme dans les hôpitaux ces dix dernières années. Je le cite : « Pourquoi un tel changement est-il apparu dans l’accueil des patients à l’hôpital, puis sur l’ensemble de leur suivi ? Par « manque de temps » nous dit-on. L’empathie est-elle vraiment une perte de temps ?

Afin d’illustrer précisément mon ressenti , je citerai l’une des phrases donnée pour toute réponse à mon épouse sur le ton de la conversation par un praticien hospitalier en cancérologie et que j’appellerais la phrase toxique par excellence, totalement inadmissible dans l’absolu, et plus grave encore quand elle vient d’une autorité médicale qui se doit de rester rassurante dans toutes les situations, même les plus ultimes.  En effet le médecin lui dira en ma présence : « Madame, si dans six mois vous êtes toujours en vie, compte tenu de votre pathologie, vous ferez partie des 5% de survivants ».

Qui peut, dans une situation d’inquiétude aussi majeure, supporter ce type de réponse ?

Au nom d’une honnêteté sans faille et sans compromis, a-t-on le droit de sacrifier le moindre optimisme chez des êtres en souffrance ? Les médecins ont-ils le droit de prédire à leurs patients un avenir sans issu ?  À mes yeux, ce n’est pas parce que nos patients veulent tout savoir, qu’ils peuvent tout entendre. Et nous nous devons de les préserver afin qu’ils gardent toute la force qui leur sera nécessaire pour combattre le vrai mal qui les envahit.

Plus loin l’auteur du livre rajoute : « La morale de ce cri du cœur est là, je m’adresse au malade, c’est qu’il ne faut jamais s’avouer totalement vaincu quoi que l’on puisse lui dire. Il faudra toujours qu’il puisse croire en sa bonne étoile, même si l’éclat de son brillant semble perdre un peu de sa luminosité au fil des jours. Alors je le redis, la vie n’a pas de prix, et si elle devait en avoir un, il serait bien plus élevé chez les malades, qui plus que personne ont pleine conscience de sa préciosité. N’anticipons pas la mort, mais embellissons la vie. »

Dans son article « Humanisme médical : un oxymore du XXIe siècle ? » Paru dans « Humanisme 2017/4(N°317), pages 80 à 85, Dominique Peljak,  explique ce revirement de la situation dans les hôpitaux. Je le cite : « En moins d’un siècle, la science a effectué de formidables progrès, notamment dans les pays occidentaux : l’espérance de vie a énormément augmenté, les traitements sont de plus en plus performants, la couverture vaccinale s’améliore, les hôpitaux sont devenus les pôles d’excellence que nous connaissons aujourd’hui, la médecine prédictive progresse chaque jour… Dans ce contexte, il est un poncif répété à l’envi : celui de la déshumanisation de la médecine. Ici ou là, on lit que les médecins se préoccupent plus de la maladie que du malade, que les soignants n’ont plus cette capacité d’écoute et d’attention nécessaire aux patients ou encore que les blouses blanches ne jettent même plus de regard bienveillant sur les malades désemparés par leurs chemises d’hôpital grandes ouvertes. »

Pour un management humaniste dans les hôpitaux

Le 2 novembre 2017, le corps du praticien, âgé de 36 ans, avait été retrouvé dans un bloc opératoire. Dans ses douze pages rendues publiques par la suite, Édouard Couty pointe des « défauts » de gouvernance au sein de l’établissement. « Le style de management, qui maintient de manière permanente une certaine pression sur les équipes et qui priorise le résultat […] doit s’infléchir », énonce-t-il

Son enquête fait écho aux très nombreux témoignages sur la souffrance au travail des soignants et agents exerçant à l’hôpital. Et plus largement, du personnel de santé.

Si notre système de santé figure encore parmi les meilleurs au monde, tout n’est pas rose au sein de nos services et établissements de santé : urgences saturées, maisons de retraite hors de prix, personnel épuisé, malades maltraités…

Des voix se font entendre pour réclamer un management plus humaniste, comme celle de Guillaume Gorincour, professeur de médecine à l’université Aix-Marseille, sur The Conversation. Il est légitime de se demander si « humanisme » et « management » sont réellement compatibles dans les services de santé actuels. Et si la réponse devait être positive, comment mettre en œuvre sans tarder, alors, un management humaniste.

 Je vais conclure cet article sur ce fragment, tiré du serment d’Hippocrate : « Dans quelque maison que j’entre, j’y entrerai pour l’utilité des malades, me préservant de tout méfait volontaire et corrupteur, et surtout de la séduction des femmes et des garçons, libres ou esclaves.

Quoi que je voie ou entende dans la société pendant, ou même hors de l’exercice de ma profession, je tairai ce qui n’a jamais besoin d’être divulgué, regardant la discrétion comme un devoir en pareil cas.

Si je remplis ce serment sans l’enfreindre, qu’il me soit donné de jouir heureusement de la vie et de ma profession, honoré à jamais des hommes ; si je le viole et que je me parjure, puissé-je avoir un sort contraire ! »

Par Mustapha Bouhaddar pour Maghreb Canada Express, Vol. XIX, N°05 , page 13 , MAI 2021