La pauvreté : une perception éthique et sociale

La pauvreté constitue une préoccupation centrale des gouvernements, des bailleurs de fonds et des chercheurs à laquelle il faut s’attaquer si l’on veut assurer l’aspect de durabilité à tout projet de développement.

En effet, une politique de lutte contre la pauvreté vise à la levée des obstacles socio institutionnels qui entravent l’accès des pauvres au bien-être et à une participation pleine et entière à l’économie et à la société.

De la pauvreté à l’exclusion : un soubassement conceptuel

‘‘La pauvreté existe depuis la nuit des temps, depuis Confucius, Maïmonide, Ibn Khaldoun, Alexis de Tocqueville… Mais elle n’a pas toujours conduit aux exclusions ; lesquelles sont de trois ordres, à savoir la précarité qui constitue une situation de grande fragilité, la marginalité et la vulnérabilité qui sont un stade postérieur, alors que la grande exclusion qui représente le troisième niveau et qui se caractérise par la rupture de tout lien et, principalement, celui qui rattache l’être à lui-même : la victime perdant, progressivement son individualité et sa dignité, elle est, en quelque sorte, déjà morte’’ (Mohamed Haddy, La régionalisation au Maroc, des errances au projet sociétal, 2011).

Malgré la prolifération des écrits sur le phénomène, la pauvreté est un concept qui reste globalement vague et peu précis. À la base et fondamentalement, ‘‘la pauvreté’’ est un concept d’ordre « normatif ». Elle s’est retrouvée par la suite au centre de la théorie économique du choix social. Dans un essai de définition générale, on peut dire que la pauvreté est une ou plusieurs situations considérées comme inacceptables ou encore injustes sur les plans économique et/ou social.

La question incontournable en matière d’approche de la pauvreté dans une société, est relative à l’espace de référence à considérer pour identifier les situations jugées inacceptables ou injustes. Les espaces auxquels on pense naturellement sont ceux des ressources, des accomplissements, des capacités ou même des libertés.

Dans le même ordre d’idées, et de façon générale, les approches de la pauvreté peuvent être décomposées en deux principales catégories. Celles qui se basent sur un certain indicateur de « bien-être » (utilitaristes ou welfarist) et les autres se rapportant aux « besoins de base ». Elles sont toutes les deux pertinentes, et peuvent être utilisées de façon complémentaire pour décrire l’évolution et l’état de la pauvreté au Maroc.

Les premières se concentrent principalement sur les comparaisons d’un certain indice ou d’une certaine mesure du bien-être ou du niveau de vie. Elles sont, par construction, très liées aux théories microéconomiques classiques. Elles sont aussi plus répandues et largement utilisées par les économistes des institutions internationales et par les directions des statistiques des différents pays comme le Maroc.

Les approches concurrentes sont principalement basées sur des références sociologiques. Elles sont plutôt multidimensionnelles et donc plus complexes. La première et la plus importante École de ce deuxième courant est celle dite des « besoins de base ». Son idée fondamentale est beaucoup plus pragmatique que celle des approches utilitaristes basées sur le seul indicateur du bien-être.

L’École dite « des capacités et des fonctionnements », conduite par Amartya Sen, Prix Nobel d’économie en 1998, est aussi une réaction théorique aux idées de l’école utilitariste. Elle repose quant à elle sur un concept, assez abstrait de « justice sociale » qui s’oppose par définition au critère classique de l’utilité individuelle.

Dans cette approche, un ensemble qui contient explicitement un « minimum social » cohérent est identifié et accepté par tous les membres de la société. Les dimensions de l’espace que doit couvrir ce « contrat social » ne sont cependant pas faciles à cerner et posent des problèmes pratiques complexes. En particulier, pour chaque société et à un moment donné, des fonctionnements spécifiques exigent des capacités et des facultés spécifiques.

Selon Amartya Sen (1987), le « bien être » c’est « être bien nourri, être en bonne santé, être bien éduqué, … la valeur du niveau de vie a tout à voir avec la vie, non pas avec la possession de biens…. ». Ce qui a donc de la valeur, selon cette École, c’est la « faculté » ou la « capacité » d’un individu à être fonctionnel dans une société. La pauvreté est alors considérée comme une privation de cette faculté ou de cette fonctionnalité.

Selon ce courant de pensée, l’analyse de la pauvreté doit donc chercher à déterminer les facultés et les capacités nécessaires dans chaque société puis identifier les personnes qui ne peuvent pas les développer.

Cette approche de la pauvreté s’avère cependant beaucoup plus théorique et n’a presque jamais été élaborée de manière convaincante dans la pratique, ni au Maroc ni ailleurs.

L’approche moderne de la pauvreté

Suite aux travaux des différents économistes ( Amataya Sen , Joseph Stiglitz , Robert Putnam…) , et aux concepts développés par le système des Nations Unies depuis une vingtaine d’années en matière de développement humain ; La vision simplement multidimensionnelle a été remplacée par la perspective des “capacités”. La pauvreté est dès lors conçue comme un déficit de capacités qui empêche les personnes concernées d’avoir accès à une égalité des « chances » (et non des situations).

Cette perspective des capacités permet de mieux comprendre leur nature et leurs causes. Elle permet aussi de coupler le combat contre la pauvreté à l’action de l’Etat pour garantir les libertés civiques et publiques, les droits humains fondamentaux et l’émancipation politique inhérente au processus démocratique.

Cette approche moderne de la pauvreté et partant de la politique de réduction de la pauvreté et des inégalités sociales est parfaitement en phase avec les nouveaux paradigmes et les nouveaux concepts en matière de développement que la communauté internationale partage : Paradigme d’ordre géopolitique, de la bonne gouvernance, et paradigme du développement humain durable.

Pauvreté objective vs pauvreté subjective

La pauvreté ne peut pas être seulement qu’« objective », directement mesurable à partir de questions définies par les concepteurs d’enquêtes statistiques. Les seuils de pauvreté sont ainsi définis comme « le fruit de jugements fondamentalement subjectifs de ce que constitue un niveau de vie minimum acceptable par la population d’une société donnée » (Ravallion, 1996). La première concerne le bien-être subjectif (subjective well-being and happiness), le second est relatif à la pauvreté subjective.

Dans cette perspective, il est primordial de repenser la mesure de la pauvreté subjective au Maroc selon un nouveau regard fondé sur la comparaison des aspirations des ménages en termes de conditions et de niveaux de vie effectifs, pour aboutir à proposer des seuils subjectifs: absolu et relatif. Le premier constitue un équivalent monétaire de ce que la société perçoit comme niveau de vie minimal permettant d’échapper à la pauvreté et de vivre décemment, tandis que le deuxième reflète l’impact des inégalités sociales sur la perception des conditions de vie au-delà de la satisfaction des besoins de base.

En effet, en dépit des avancées notables réalisées au niveau national dans les domaines économique et social, particulièrement au cours de ces dernières années, en matière de lutte contre la pauvreté, les travaux du HCP révèlent la persistance de la pauvreté ressentie et l’insatisfaction générale de la population : 43 % des ménages sont insatisfaits ou peu satisfaits de leurs conditions de vie, et 46% des ménages se considèrent comme pauvres.

La pauvreté ne peut se réduire à l’insuffisance des revenus mais également à l’absence des choix et des capacités (inégalité des chances d’accès aux biens ou aux services publics, au marché du travail, à l’exercice du pouvoir…).

Paradoxe de Tocqueville et comportements sociaux

Quant à l’examen expérimental, à l’aide des données subjectives, du paradoxe de Tocqueville qui est un paradoxe célèbre au sein des littératures sociales permettant de comprendre le comportement social des individus vis-à-vis la pauvreté. L’hypothèse du « paradoxe de Tocqueville » attachée à la « théorie de la frustration relative » stipule que plus les conditions de vie des citoyens s’améliorent, plus leurs aspirations grandissent en se comparant à d’autres strates qui s’apparentent à des « groupes de référence »; par la même occasion, leur « frustration relative » augmente aussi.

Il est important de rappeler ici un constat sociologique qui fait largement consensus au sein des sciences sociales, à savoir que les groupes sociaux dont les conditions matérielles s’améliorent objectivement expriment (subjectivement) et aspirent à une plus grande jouissance de privilèges sociaux.

La frustration relative est imputable au souci des classes aisées dans ces sociétés sur l’aspect relatif du bien-être et tirent ainsi vers le haut le niveau de vie moyen standard et du fait de la limitation des revenus des ménages modestes ils n’arrivent pas à atteindre ce seuil, ce qui crée cette insatisfaction.

Ainsi, les ménages évaluent leur niveau de vie non seulement sur la base de leurs propres ressources mais également en comparaison avec le niveau de vie de leurs proches (collègues, voisins, famille…), ce qui traduit l’impact psychologique des inégalités socio-économiques sur la perception des ménages marocains de leur niveau de vie en dépit de l’amélioration constante de leurs revenus.

Recherches du paradigme de la pauvreté . Cas du Maroc

Le paradigme de la pauvreté, quelque peu délaissé au cours des dernières décennies revient en force et s’affirme de plus en plus, par son ampleur, comme préoccupation prioritaire.

Le Programme des Nations Unies pour le développement (PNUD) vient de publier son indice de développement humain 2020. Le Maroc y est classé 121ème sur 189 pays analysés. … Avec un score de 0,686, le Royaume figure dans la catégorie des pays à «développement humain moyen». Ce classement peu reluisant constitue un coup de semonce pour le pays. Ainsi, et comme chaque année, le Royaume conteste son classement en queue du peloton mondial, remettant en cause la pertinence du mode de calcul de l’indice.

L’une des initiatives les plus significatives dans le cadre de cette période a été la publication en 1997, par le CERED (Centre d’Études et de Recherches Démographiques) relevant du Ministère de la Population, de l’étude intitulée : ‘‘Populations vulnérables : profil sociodémographique et répartition spatiale’’. cette étude propose une procédure de décryptage, chiffres à l’appui, en même temps que les moyens de rendre intelligible un des aspects inadmissible de l’environnement social au Maroc : la pauvreté. Cette étude s’inscrit dans le cadre d’une dynamique de franchissement d’anciennes lignes rouges.

Dans ce cadre, le Haut Commissariat au Plan et la Direction de la Statistique, en partenariat avec la Banque Mondiale ont mis en place un Observatoire des conditions de vie de la population qui constitue le point focal pour l’analyse de la pauvreté. Cet organisme a pour objet la conception, analyse et suivi des indicateurs de niveau de vie de la population ; l’élaboration de bilans statistiques périodiques et réalisation d’études thématiques sur les conditions de vie de la population ; la participation à la réalisation d’études sur les stratégies et les politiques d’atténuation des disparités sociales et enfin la production et la dissémination des données relatives à la pauvreté et l’étude des tendances de ce phénomène.

Ces travaux contribuent à traduire une réalité sur la pauvreté, mais ils ne sont pas les seuls. Car parmi les multiples voies de la connaissance, la voie artistique ‘‘qui est le langage privilégié de la science’’ a le pouvoir de créer au sein de l’homme une résonance intérieure qui contribue à cette élucidation. On ne perçoit jamais de vérité ou de vraisemblance de la pauvreté qu’en lisant ‘‘le pain nu’’ de Ahmed Choukry. Le fait que l’œuvre de Choukry soit nourrie de personnages et d’événements qui l’enracinent au plus intime et au plus particulier de la réalité de son temps la rend plus apte que les statistiques à traduire la réalité. Mais cette littérature est encore plus rare que les travaux sociologiques.

Par Abdel-JalilZaidane,Tanger (Maroc) pour Maghreb Canada Express, Vol. XX, N°01 , pages 12 et 13, JANVIER 2022

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